Chassez l'expression, elle revient au galop
Permettez-nous pour cette fois-ci une simple allusion à l'expression de la semaine. Après tout, nous la connaissons tous, mais peut-être son ascendance vous échappe.
« Chassez le naturel, il revient au galop », une expression jetée en fin de conversation, pour clore le sujet dans une sorte de fatalisme. Si l'on regarde bien le sens de cette phrase, on constate en l'utilisant que l'on soutient la thèse que rien ne peut changer dans le caractère, la nature d'une personne. On en arrive donc au combat entre l'inné et l'acquis. Pendant très longtemps, on a soutenu que l'inné prédominait et que la nature profonde d'un être ne pouvait pas changer.Ce sont là les fondements très anciens de cette expression. Pour en retrouver une trace, il faut remonter jusqu'à Ésope dans sa fable De Vénus et d’une Chatte. Dans cette courte histoire Ésope raconte comment un homme épris de sa chatte (ah les moeurs en ce temps-là) réussit à émouvoir Venus. Celle-ci décide de transformer la chatte en femme, mais elle constate que la nouvelle femme au moindre rat qui passe adopte un comportement félin. La déesse prend colère et la retransforme en chatte.
« Alors cette nouvelle épouse oubliant son amant et le lit nuptial, sauta hors du lit, et se mit à poursuivre le rat pour le manger. La Déesse irritée de sa légèreté, lui rendit sa première forme, et la fit redevenir Chatte. »
Horace dans une autre mesure, a participé aussi à la construction de cette expression. Dans l'épître I.10 adressée à Fuscus Aristus, il fait un plaidoyer pour la campagne et contre la ville (où déjà l'eau n'était pas pure). À la suite d'une accumulation d'arguments, il conclut par « Naturam expellas furca, tamem usque recurret » (que l'on pourrait traduire par « Chasse la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours en courant »). Il ne s'agit pas ici d'une nature caractère bien évidemment mais la forme de l'expression est lancée.
« Tu chasserais la nature à coups de fourche qu’elle n’en reviendrait pas moins aussitôt pour triompher, furtive, de tous nos misérables mépris. »Puis vint le tour de Jean de Lafontaine d'apporter sa pierre à l'édifice. S'inspirant de la fable d'Ésope De Vénus et d’une Chatte, il en crée une autre avec une morale bien explicite cette fois. Cette fable c'est La chatte métamorphosée en femme (Livre II, 18). Là aussi il est question d'un homme amoureux d'une chatte transformée par magie en femme. Et là aussi un rongeur passe (en l'occurrence une souris cette fois-ci) et la femme retrouve son naturel. La morale de la fin de la fable est claire et le fabuliste se permet un petit clin d'oeil à Horace.
« Ce lui fut toujours une amorce
Tant le naturel a de force.
Il se moque de tout, certain âge accompli :
Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli.
En vain de son train ordinaire
On le veut désaccoutumer.
Quelque chose qu'on puisse faire,
On ne saurait le réformer.
Coups de fourche ni d'étrivières
Ne lui font changer de manières ;
Et, fussiez-vous embâtonnés,
Jamais vous n'en serez les maîtres.
Qu'on lui ferme la porte au nez,
Il reviendra par les fenêtres. »
Tant le naturel a de force.
Il se moque de tout, certain âge accompli :
Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli.
En vain de son train ordinaire
On le veut désaccoutumer.
Quelque chose qu'on puisse faire,
On ne saurait le réformer.
Coups de fourche ni d'étrivières
Ne lui font changer de manières ;
Et, fussiez-vous embâtonnés,
Jamais vous n'en serez les maîtres.
Qu'on lui ferme la porte au nez,
Il reviendra par les fenêtres. »
Enfin la forme définitive de l'expression est fixée par les vers de Philippe Néricault-Destouches, dans Le Glorieux, comédie en cinq actes, datant de 1732. Dans ce texte une fille de bourgeois est promise à un jeune comte ruiné mais orgueilleux. Et ce trait de caractère fait hésiter la demoiselle. Alors la suivante, pour arranger l'affaire conseille au comte de moins faire paraître cette nature. Elle lui dit aussi ceci : « Je ne vous dirai pas : changez de caractère ;
Car on n'en change point, je ne le sais que trop
Chassez le naturel, il revient au galop. »
Bien d'autres auteurs encore, avant et après, ont utilisé cette idée en des formules plus ou moins proches, mais la seule à être vraiment parvenue à la postérité est celle de Philippe Néricault-Destouches. Une expression encore fréquemment utilisée, ce qui dénote bien que cette pensée que la nature de quelqu'un ne peut être changée, a encore la peau dure.
Source : Qu'importe le flacon... (dictionnaire commenté des expressions d'origine littéraire) de Jean-Claude Bologne (édité chez Larousse).
Rédigé par , le jeudi 20 mars 2008 à 18h38
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