Anouilh fait son entrée dans La Pléiade
Interrogé par Le Figaro, Michel Bouquet, son collaborateur et ami, raconte...
Actuellement Michel Bouquet joue Harpagon dans L’Avare de Molière. Mais c’est aussi un des compagnons de la première heure de Jean Anouilh, aux côtés duquel il fait ses premiers pas au théâtre de l’Atelier.Ainsi raconte-t-il sa première collaboration avec Anouilh : « en 1946, André Barsacq devait monter Roméo et Jeannette. Il a parlé de moi à Anouilh, qui est venu me voir. Créer une pièce d’Anouilh, c’était pour moi un bâton de maréchal qui arrivait assez vite. J’ai répété la pièce à la rentrée. On a joué la pièce 150 fois, ce qui était honorable, mais pas plus. »
Par la suite, Michel et Jean sont restés très proches. L’acteur parle de lui comme d’un père au théâtre. Évoquant ses souvenirs, il rapporte une remarque que lui aurait fait Anouilh : « Qu’est-ce que vous avez, Michel, à galoper comme ça ? Vous jouez beaucoup trop vite. » Je lui ai répondu : « Monsieur Anouilh, dans votre théâtre, il y a quarante images pour une idée. Si je m’arrête sur chaque image, au moment où l’idée arrive, les gens dorment. » Il est parti vexé.
Les relations que l’acteur entretenait avec le dramaturge n’étaient pas toujours sans anicroches.Michel Bouquet a joué six pièces de l’auteur, c’est même l’acteur qu’il a le plus sollicité. Néanmoins, il n’était pas rare qu’après avoir proposé une première distribution, Jean Anouilh bouleverse complètement ce qu’il avait prévu en premier lieu.
Anouilh mettait en scène ses propres pièces. Il laissait alors l’intendance, part du travail qui ne l’intéressait pas, au véritable metteur en scène, Roland Pietri.
Pour Michel Bouquet, la mise en scène d’Anouilh n’était pas très stylisée mais ce qu’il retient surtout, c’est la vision que le dramaturge avait de ses pièces : « il ne les voyait pas comme elles étaient, peut-être. Dire une chose pareille n’est pas un sacrilège, car c’est un homme pour qui j’ai une admiration énorme. Mais c’est vrai qu’Anouilh n’a jamais vu, sauf peut-être avec Pauvre Bitos, son théâtre tel qu’il était exactement. »
Laissons parler Michel Bouquet de la spécificité du théâtre d’Anouilh :
J’ai toujours pensé que la grande spécificité du théâtre d’Anouilh, c’est que c’est un théâtre d’insectes. Alors qu’il se voyait comme Molière, et qu’il n’a pas la santé de Molière. Il en a l’amertume, il en a la lucidité, mais pas l’amour de la vie. Anouilh, lui, c’est plutôt dans le sens shakespearien qu’il est intéressant. Un Shakespeare de la médiocrité, de la mesquinerie, des petites pensées. C’est un théâtre qui a sa force dans le minuscule. »
Parlant de Pauvre Bidos qui a fait scandale en 1956, Michel Bouquet avoue qu’Anouilh l’avait prévenu : « Vous allez au casse-pipe. » Mais ce dont le dramaturge avait été satisfait, c’était la résistance dont avait fait preuve Michel Bouquet malgré le fiasco rencontré. L’acteur avait tenu jusqu’au bout.
A propos des origines de la pièce Pauvre Bidos, voici ce qu’il nous raconte :
« Un jour, alors que je jouais L’Alouette, il est monté dans ma loge. Je lui ai dit : «Je voudrais que vous m’écriviez un Robespierre. » Il m’a répondu : « Jamais je n’écrirai sur un type pareil. Quelle idée ! Vous êtes vraiment bizarre. » Pendant six mois, je ne le revois plus, jusqu’à ce qu’il revienne. On jouait toujours L’Alouette. Je le vois dans la coulisse, il s’approche de moi : « Il s’appellera Bitos. Je vous ai amené la pièce. Le manuscrit est là. » Il a pensé que Robespierre avait fait des petits, et qu’il fallait en parler. Il a eu le déclic. Il tenait sa pièce. »
Michel Bouquet refuse toute porté politique à Pauvre Bidos. Il retient surtout de l’auteur ce qu’il lui a appris, tout ce qui fait que « ça joue ».
L’intégralité de l’œuvre de Jean Anouilh (édition présentée et annotée par Bernard Beugnot) est désormais disponible dans la collection La Pléiade. Un coffret réunissant les deux volumes(3000 pages) est proposé au prix de 125€.
Rédigé par Victor de Sepausy, le lundi 10 décembre 2007 à 10h00
Source : Le Figaro
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