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De la Culture Rock : Envoyez les guitares, les solos et les riffs !

Let burn !

Par Contributeur, le mercredi 05 octobre 2011 à 15:06:08 - 0 commentaire

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La semaine rock se poursuit, immanquablement, car The Show Must Go On, bien sûr. Le livre de Claude Chastagner, De la culture rock, qui invite à découvrir les dessous de tout un mouvement musical, laisse filtrer un air de guitare endiablé dans les colonnes du journal. (retrouver les précédents extraits)

Aujourd'hui, elles sont justement à l'honneur, ces bêtes à cordes, violentées, maltraitées... dans le Chapitre 5 : Des guitares
pp101-105


C’est une histoire curieuse que celle de la guitare. Une histoire qui s’accélère au cours de la deuxième moitié du xxe siècle. L’objet luxueux, délicat et aristocratique qui s’était progressivement démocratisé à l’ère romantique et au début de la révolution industrielle devient soudain l’instrument fétiche de la jeunesse occidentale. Le rapport à la pratique musicale s’en trouve modifié. Les élèves récalcitrants que des parents bien intentionnés devaient jusque-là exhorter à faire leurs gammes, à pratiquer leur piano, leur flûte ou leur harpe se transforment, dans l’immédiat après-guerre, en pratiquants enthousiastes, ne comptant plus les heures. La guitare devient l’ennemi des adultes.


Elle annonce un rapport nouveau au travail et à l’effort. « Pose ta guitare, fais tes devoirs. » Aujourd’hui, canonisée, sacralisée, elle entre au musée pour qu’y soit précisément célébré son rôle émancipateur et libérateur. Émancipation est bien un terme juridique, affranchissement de l’autorité (parentale), libération d’un asservissement. On parle d’émancipation de la femme, d’émancipation sexuelle. Pour qu’un terme aussi puissant soit associé à la guitare, il faut donc que la jeunesse du xxe siècle ait fait de ce bout de bois, de ces quelques cordes l’essence de la culture rock, l’épicentre de la rébellion.

Il est pourtant difficile d’en faire un instrument émancipateur, au sens où il aurait pu créer par sa simple présence un espace de liberté et d’autonomie. Woody Guthrie avait apposé sur la sienne une étiquette, « this machine kills fascists », cette machine tue les fascistes, mais non, une guitare n’est pas un fusil. La métaphore a ses limites. À ne pas les voir, on confond le littéral et le symbolique, l’action directe et l’influence. Pas plus qu’aucune chanson, la guitare n’a « changé le monde ». Cependant, elle a joué un rôle fondamental dans la quête d’un nouvel ordre social. Elle en a constitué le repère visuel, la balise sonore.

En complément de la violence libératoire que Guthrie lui attribuait, sa silhouette stylisée, sur l’affiche de Woodstock par exemple, disait aussi la paix et l’amour. Rébellion et amour, les deux pôles de la révolution rock, qu’un mur de 68 résumait ainsi : « plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution, plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour ». La guitare est elle aussi un slogan. Instrument de prédilection de la jeunesse des années soixante, elle a fini par symboliser à elle seule la musique populaire, genre rarement approuvé par les structures dominantes, parents, école, Église et Establishment culturel (1).

1. L’Église a cependant vite compris la puissance fédératrice de la guitare et y a souvent eu recours, comme le film La vie est un long fleuve tranquille l’a malicieusement montré.
Le temps passé à jouer de la guitare, c’est du temps volé à l’ordre établi, un temps que d’autres auraient préféré voir consacré au travail, à la production et à la reproduction du système déjà en place, à sa pérennisation.

Adopter la musique des guitares électriques, c’est donc implicitement refuser l’éthique de l’effort et affirmer une préférence narquoise pour l’amusement, le loisir, le temps libre. Choix certes bien modestes et guère révolutionnaires, mais qui témoignent d’une possible autonomie. C’est à ce titre que la guitare peut représenter une forme d’émancipation. Elle l’est aussi lorsqu’elle offre une dernière chance à des communautés désespérées.

La guitare, et à travers elle le rock, a donné aux enfants de prolétaires et de paysans, blancs comme noirs, la possibilité d’échapper à la logique sociale et raciale dans laquelle ils étaient enfermés. Ils vont même à l’occasion devenir les nouvelles idoles aux pieds desquelles les fils et les filles de leurs anciens maîtres vont se prosterner.

Les élus sont rares, mais les perspectives suffisamment étourdissantes pour attirer des cohortes. Enfin, si la musique rock signale la renaissance du corps dans la société occidentale blanche, la guitare en est l’appendice privilégié. Écoutée, jouée, mimée, elle signale à son entourage que l’on participe de l’incroyable aisance sexuelle affichée par les stars du rock. Et quand les femmes s’emparent de l’instrument, de ses signifiés éminemment masculins, entre virtuosité, violence et turgescence, une autre frontière est franchie, une transgression de plus.

Ainsi, c’est autour de la guitare que des spectateurs blancs ont pour la première fois côtoyé de jeunes Noirs, c’est autour de la guitare que des hanches se sont agitées avec une liberté inédite, c’est autour de la guitare que de sages étudiantes ont fraternisé avec des fils d’ouvriers, c’est autour de la guitare que des discours émancipateurs enflammés ont été prononcés, des paroles de liberté entendues, des rêves exprimés. La guitare et à travers elle la musique populaire sont devenues les compagnons de route obligés des luttes du xxe siècle.

Pourtant la guitare n’a pas toujours véhiculé ces connotations émancipatrices. Elle s’est longtemps affichée du côté de l’ordre et du pouvoir. Elle fut même mise au service du processus de colonisation et de christianisation des populations indigènes d’Amérique latine. Sa première véritable heure de gloire, elle la doit aux salons princiers et royaux, puis aux domesticités bourgeoises. C’est d’ailleurs la bourgeoisie qui sera à l’origine de sa popularisation. La prospérité des classes moyennes fit de l’étude de l’instrument un complément indispensable à toute éducation digne de ce nom.

Et si elle participe de l’expansion de la musique populaire, on la retrouve également au service des musiques classiques les plus savantes, jusqu’au Marteau sans maître de Pierre Boulez. Par ailleurs, si nous arrêtons un instant de la considérer d’un regard façonné par cinquante ans d’esthétique rock, la guitare perd beaucoup de son attrait iconique. Est-on vraiment plus sexy et émancipé avec ce fardeau disgracieux autour du cou ? Il y a donc des processus inédits qui ont permis à la guitare d’occuper une place aussi centrale dans l’histoire et les modes de représentation des rébellions.

© PUF



Sources :



Par Contributeur, le mercredi 05 octobre 2011 à 15:06:08 - 0 commentaire

Mots clés :
guitare - hendrix - bruler - culture

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