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Éditorial : Lire et délires, ai-je réellement un métier ?
Je l'aime en plus, ce boulot, me l'enlevez pas monsieur le Juge, prenait tout, ma femme, mes gosses quand j'en ferai...
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Insensible à son agression mesquine et toute technophilique, je sors les deux ouvrages dont il me faut faire la critique — et pas vraiment deux perles… — et rédige cahin-caha les éructations volcaniques de ma contrariété à leur endroit. À ma droite, ça s’agite, ça souffle, ça grogne. Quelques secondes de ce raffut me perturbent, voire me déconcentrent. « Ola, monsieur, bien le bonjour. Pardonnez ma franchise, mais pourriez-vous exprimer votre gêne sans occasionner la mienne ? », demandais-je en fermant mon ordinateur.
Et l'autre par l'odeur du PC alléché, de me tenir la jambe avouant qu'il n'a pas rechargé la batterie de son ordinateur, qu'il a un rapport important à taper, et que si ma gentillesse se rapportait à sa détresse, je serais le phoenix des hôtes de ce train. Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute me répétait ma grand-mère... Alors, chante beau merle, j'ai moi-même à m'occuper de faire mon beurre et mon fromage avec ces critiques...
Honteux, mais pas encore confus, le bougre m'apostrophe : « Ah, vous êtes critique littéraire ? » Alors là, je bafouille un peu, et puis j'assume, oui, mais pas seulement, je tiens un magazine littéraire étendu. Et sur Internet. Et il se nomme Actualitté.com. Avec deux "t" pour le jeu de mot. Il ne saisit pas et m'interroge : « Deux “t” ? » « Oui, pour Actualité littéraire. » Il prend une longue inspiration muette et plonge dans une certaine perplexité.
De courte durée. « Vous êtes payé à lire des livres, en quelque sorte... » « Euh, oui. Pas en quelque sorte, c'est mon travail. » « Parce que j'ai un beau-frère qui est un paresseux oisif, et qui lui teste des jeux vidéo. Mais vous au moins les livres, c'est bien. C'est pas comme lui. » Là, je m'impatiente quelque peu et tentant de raisonner la bête, je lui explique que critiquer des livres, ce n'est pas une sinécure, qu'on ne lit plus pour passer le temps, mais en cherchant les failles, en arpentant le texte sans compromis... que bref, ce n'est manifestement pas ce qu'il s'imagine.
« Non, bien sûr. Moi je suis directeur de cabinet. Je m'occupe de la politique du logement dans Paris. Je prends parfois le temps de lire, et de temps à autre la plume. Je pourrais peut-être même écrire dans votre magazine, si j'en avais le temps... et que je n'avais pas un vrai travail. Non, parce que moi, je gère les sans-logis, alors vous comprenez, je n'ai pas le temps de m'amuser autant que vous ou mon beau-frère... »
Voilà. Voilà pourquoi j'ai toujours haï les billets première classe, et que je me suis mordu les phalanges, les articulations, les paumes et jusqu'au coude d'avoir choisi le luxe pour moins cher, en prenant ce billet preum's en première... Mais finalement, basse vengeance, j'ai regardé mon dir-cab s'ennuyer sec durant ses trois heures de train, sans portable pour travailler, ni livre pour se détendre ou s'amuser. Oh, j'aurais pu lui prêter un livre, pour le trajet, doutant que cette leçon valût que j'en fisse un fromage... Mieux valait laisser couler, justement.
Intérieurement, cependant, j'ai bouilli : deux fables de Lafontaine me revenaient. Celle de Démocrite et les Abdéritains VIII, 26 et Contre ceux qui ont le goût difficile, I, 2. L'une introduit en disant
Qu'il me semble profane, injuste et téméraire. »
L'autre conclut avec
Rien ne saurait les satisfaire. »
Que t'en semble, lecteur ? Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
Par Nicolas, le lundi 24 décembre 2007 à 08:38:05 - 0 commentaire
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