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Le domaine public à la BnF : numériser, dégrader, vendre ?

Ou comment se servir de scanners 'darkly'

Le jeudi 13 juin 2013 à 17:18:17 - 0 commentaire

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Depuis plusieurs semaines, les questions de la numérisation à la BnF tournent principalement autour des oeuvres indisponibles et du fameux registre ReLIRE, constitué d'une liste de 59.754 oeuvres indisponibles du XXe siècle. Mais l'établissement public a également passé des accords, dans le cadre des partenariats public/privé, avec la firme Proquest, pour la numérisation d'oeuvres du domaine public. Et rappelons que ces documents doivent ensuite être commercialisés sous la forme de bases de données, principalement aux bibliothèques. 

 

 

Bruno Racine avec François Hollande, lors de l'inauguration du Salon du livre de Paris

 

 

Sur ce dernier point, outre que l'on marche sur la tête en se disant que l'Etat va financer d'un côté la numérisation, et de l'autre l'achat du produit numérisé, avec un double intermédiaire supplémentaire dans ce cas de figure, la situation n'est pas tout à fait claire. Pour l'heure, tout ce que les établissements publics de prêt peuvent apprendre, c'est : « Pour chaque Collection, ProQuest accordera à tout client français une remise sur le tarif de la licence proportionnelle au contenu BnF » (point 8). Mais nous avons déjà eu l'occasion d'examiner ce point.

 

Petit rappel logistique des conditions de numérisation

 

Pour mieux comprendre le processus de numérisation à la BnF, il faut savoir qu'il existe plusieurs modalités aujourd'hui : 

  • L'atelier interne : porté sur le qualitatif, mais peu productif
  • Les prestataires directs : orientés vers le marché de masse, jouant sur un équilibre entre qualité et productivité (Jouve, Numen)
  • On peut également distinguer sur ce point, l'autre type de prestataire, qui se charge des collections spécialisées (Azentis) - où la qualité est primordiale
  • Les partenariats : on y retrouve les sous-traitants des partenaires, avec une perspective moins qualitative et plus productive.

 

Dans le cas de la numérisation des oeuvres du domaine public, nous retrouvons la logique partenariale, où BnF Partenariats et Proquest passent un accord, type PPP - et où Numen devient sous-traitant de Proquest. C'est d'ailleurs une activité régulière de la firme : 

Du côté des marchés publics, Numen développe des projets dans le cadre des partenariats public/privé. Numen a gagné les marchés de différentes institutions européennes, le Journal Officiel, la BnF (numérisation des archives), ProQuest, et l'INSEE (exploitation de données) ou encore le ministère des Finances et du Budget. (voir)

 

Triangulation des Bermudes : BnF Partenariats, Proquestion, Numen  

 

On comprend bien que dans ce dernier cas, les échanges et les communications sont bien moins rapides, ou efficaces. Actuellement, la BnF traite avec les prestataires, et des ateliers de numérisation sont installés dans l'établissement : la communication est directe. Pour le domaine public, on multiplie les intermédiaires à foison. Ainsi, la BnF sollicite BnF Partenariats, qui transmet - obligatoirement en anglais - à Proquest, avant que ce denier ne transmette à Numen. Le tout transitant par Londres, puisque Proquest n'a pas d'antenne en France.

 

Tout conservateur soucieux de donner une directive technique... peut toujours rêver pour qu'elle soit entendue - et écoutée, c'est une autre paire de manche. 

 

Mais les difficultés de cet accord ne font que commencer. Si jusqu'à présent, les questions financières et morales se posaient principalement - quel intérêt que de faire payer l'État deux fois, et comment peut-on confisquer le domaine public pour le rentabiliser de la sorte ? - ActuaLitté a obtenu de nouvelles informations particulièrement troublantes. Non seulement la numérisation s'effectue dans des conditions nuisibles aux ouvrages, mais cette absence de qualité a de sérieuses conséquences financières sur le projet.

 

Le Bulletin officiel des annonces de marchés publics montre d'ailleurs l'avis d'attribution pour le matériel de la BnF.

 

Tolbiac, une scène de crime ?

 

Cette numérisation, réalisée sur le site de Tolbiac, ainsi que nous avons pu le découvrir, a bel et bien recours à des appareils qui ne sont pas adaptés à ce marché de numérisation - et moins encore aux ouvrages anciens, parfois rares, mais dans tous les cas fragiles. Selon des informations, les services de numérisation de la BnF, qui ont une expertise et une connaissance réelle dans ce domaine, n'auraient pas eu leur mot à dire. Ainsi, l'opérateur Numen, qui a refusé de répondre à ActuaLitté, se sert bien de scanners ATIZ BookDrive Mini, un matériel de moyenne gamme, qui ne peut pas convenir à une numérisation patrimoniale si spécifique. 

 

 

Le colonel Moutarde, dans la bibliothèque, avec un ATIZ BookDrive Mini

 

 

On retrouve également sur ce document officiel de présentation la présentation du matériel utilisé. C'est bien l'Atiz Bookdrive spécialement conçu pour « les petits volumes ». Cette information nous avait été confirmée par différents interlocuteurs de la BnF, dont il faut aujourd'hui souligner le véritable régime de terreur qui règne. Ce n'est que du bout des lèvres que l'on nous avoue que, peut-être, ces modèles de scanners ne sont pas les plus adaptés à une numérisation d'ouvrages précieux et fragiles. Pourtant, c'est ceux qui ont été choisis, avec les risques que l'on imagine pour les ouvrages.

 

Comment Numen ATIZ la curiosité

 

La présence de ces scanners pose un réel souci : d'abord le partenaire chargé de la numérisation, à ses frais, avec une contribution de la BnF, se rémunère sur la vente des images, de publicité ou de contenus éditoriaux. Mais le véritable problème vient de ce que les scanners utilisés ne sont tout bonnement pas adaptés à la numérisation des oeuvres. Tolérables pour des marchés de masse, les livres anciens ne supporteront pas ou très mal, ces appareils. Or, Numen, qui se sert de ces ATIZ BookDrive Mini mettrait en péril le fonds patrimonial, si ces scanners devaient servir pour la numérisation.  

 

Or, c'est bien le cas. La BnF préconise pour ses ateliers et pour les prestataires sur site une numérisation à 90°. Cependant, le matériel de Numen propose un angle fixe de 100°, pas moins. Cette ouverture fixe est une contrainte importante pour les livres et va endommager irrémédiablement beaucoup d'ouvrages.  

 

Un spécialiste nous a fourni quelques détails :  

Le système de vitre qui aplanit et immobilise les pages va contraindre trop fortement les livres. L'opérateur est obligé d'appuyer très fort pour forcer le livre à s'ouvrir. Ce qui peut s'avérer très dangereux pour les ouvrages fragiles et anciens qui ne pourraient pas résister à cette pression. De plus, ce dispositif ne garantit pas d'obtenir l'ensemble de l'information présente sur les pages, notamment le texte dans le fond du cahier.

 

Et une autre source de confirmer :  

Les plaques de verre des scanners de  qualité écrasent les reliures des livres parce que les opérateurs n'ont pas la possibilité de régler l'intensité de la pression.

 

Une qualité moyenne... pleinement assumée ?

 

En outre, la qualité des couleurs risque de ne pas être respectée, les scanners n'étant pas en mesure de travailler correctement. Et si les standards BnF n'acceptent d'ordinaire pas ces défauts, ici, les images pourraient bien être tout simplement défectueuses. Si l'objectif de reproduction à l'identique ou quasi est au coeur du projet, il semblerait que l'on n'y réponde pas tout à fait. 

 

Chose intéressante, la BnF, un peu malgré elle, nous a confirmé que les scanners étaient bien des BookDrive Mini, et que leur qualité de numérisation était moyenne. Chose plus délicate à supporter, les fichiers seraient envoyés à Madagascar, pour un traitement des métadonnées. Et pour justifier tout cela, on nous explique que la qualité sera certes moins bonne, mais qu'il s'agit d'une production semi-industrielle. Qui devrait donc tout justifier.

 

À ce jour, les directeurs de la réserve ne seraient pas des plus enthousiastes, mais Numen refuse toujours soit de nous répondre, soit de prendre en compte leur avis. La conservation elle-même n'aurait pas son mot à dire, puisque Numen ne travaillerait que sur les consignes de Proquest.

 

Nous reviendrons dans un prochain article sur les motivations commerciales qui semblent présider l'ensemble de cet exercice de numérisation...

Pour approfondir

photo Gary Nicolas

   

Directeur de la publication de ActuaLitté. Homme de la situation.

 

Mots clés :
acccords BnF - numérisation - fonds patrimonial - scanners



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