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Un peu d'abîme sur vos lèvres, Eric Benier-Bürckel
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L’aventure de cet homme est inextricablement liée à Un peu d’abîme, et tenter de vous en expliquer le parcours permettra de déterminer si ce livre, paru l’an dernier est pour vous. Littérairement, cela se nomme un brûlot, un pamphlet, mais aussi une profession de foi.
En 2000, Éric publie Un prof bien sous tout rapport, œuvre fulgurante, provocatrice et violemment inspiré de American psycho. Le livre reçoit le Prix Sade, bien mérité pour les tribulations érotico-gastronomiques de ce prof de philo qui baise à tout va et nous plonge dans des ébats que le divin Marquis n’aurait pas reniés. Littérairement, c’était déjà consistant. Mieux, ça mettait l’eau à la bouche.
Deux ans plus tard, passant de la maison Pétrelle à Flammarion, Éric fait paraître Maniac. Moins complet, moins rock and roll, moins digeste, il est pourtant bien fichu encore une fois, avec une plume qui a mal choisi son sujet, mais qui s’affûte, s’affine et promet plus encore. Cela dit, évitez Maniac, à moins d’un souci précautionneux d’étude de l'oeuvre littéraire d’Éric. Puis, en 2005, Pogrom, autrement dit, celui par qui le malheur arrive.
Dans cet ouvrage qui rue dans les brancards, bouscule les petits protégés d’une société branlante, fustige, fusille, décime les préjugés pour placarder bien haut les sinistres réalités – non les vérités : elles sont trop personnelles – dont il ne faut dire mot. Et PAN ! Il fait mouche, touche juste et justement là où il ne fallait pas. Les uns lui tombe dessus, les autres le rabrouent, son livre est promis au pilon par la presse et les journalistes bien-pensants qui convainquent le public de ne pas se frotter à cette chienlit… Ite negra missa est. La messe noire est prononcée, bourreau fais ton office. Et tout ça, pour six foutues pages que l’Inquisition elle-même n’aurait peut-être pas remarquées, ou alors trois pater six avé et c’est plié.
Mais la morale puritaine a l’esprit plus étriqué que jamais et étrangement, si l’on peut laisser un Houellebecq ou un Beigbeder s’exprimer, mon petit Éric, ils t’en ont mis plein la poire. Mais à l’époque, sache que je mûrissais ta vengeance, depuis les bancs de ma fac de Lettres bordelaise, et que j’ai promis qu’à l’avenir, Cléopâtre te rendrait ce qu’elle t’avait fauché. La peste.
Voilà, Un peu d’abîme, c’est alors que quatrième livre d’Éric, faisant suite à toutes ces histoires. SI vous les aviez suivies, alors il vous faut lire ce livre : Éric s’y dissimule derrière un Verbe cinglant, splendide, mais ne trompe personne. La souffrance est là, palpable, sourde, mais bouillonnante, prête à vrombir.
La rancœur se perçoit aussi, comme les doutes, les angoisses, les remises en question : tout à la fois réflexion sociale et littéraire – et dans quel état piteux, la vois-tu, Eric, notre littérature -, il ne s’agit pas du tout d’une confession désespérée, mais d’un retour sur soi, d’une renaissance de Phoenix, enfin disposé à se remuer les cendres pour exister de nouveau. « Si je dépasse les bornes, c’est pour mieux vous montrer à quel point vous êtes bornés. Et de quelles bornes ! Il y a de quoi crever là-dedans. On étouffe derrière vos grilles. »
Bien sûr, l’emphase et la prétention semblent parfois difficile à distinguer du propos sincère, et la vocation de martyr a toujours bon dos, mais comment déprécier la plus grande part du livre, sous prétexte qu’il s’abandonne à croire en son histoire ? La prose est à la hauteur de la souffrance et de la remontée depuis les Enfers qu’a vécue Éric : superbe et dynamique.
Quand on a une langue, la moindre des choses, c’est de la pratiquer. Et activement. Éric, mon lapin, le prochain qui sortira en septembre a intérêt à être bon. Parce qu’on est encore quelques-uns à croire que, oui, monsieur Bénier-Bürckel a raison de poursuivre.
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