Comment Amazon pourrait bouleverser l'édition
Tous les secteurs ont été touchés, l'édition n'y échappera pas : internet et les nouvelles technologies bouleversent les habitudes. Et pourtant la vieille industrie de l'édition reste un pivot culturel. Ainsi, aux États-Unis, le marché du livre pèse 32 milliards de dollars par an. Si l'on ajoute le reste du monde, cela porte à 68 milliards $. Et pourtant, qui fait de l'argent ? L'auteur, première victime de l'industrie
Certainement pas l'auteur, estime Forbes, qui détaille l'édition américaine : les revendeurs prennent 50 %, les agents de 15 à 20 % et la maison 20 % dans les meilleurs cas. « Pour un livre à 24,95 $, l'auteur encaisse donc entre 1 et 1,5 $ », explique Eileen Gittins, directrice de Blurb, société d'Impression à la Demande pour les livres de photos. Alors bien sûr, en France, ces éléments sont quelque peu différents, mais les conséquences qui en découlent coincident sans peine.
Impression à la demande, à votre service
Dans ce domaine, bien que l'Impression à la Demande coûte en général plus cher, elle ne pose pas d'impératif de quantités. Pour la maison d'édition iUniverse, qui y a recours, la légitimité est venue avec Amy Fisher, auteur de Long Island Lolita, le best-seller qui a atteint le hit de la liste du New York Times. 34.000 exemplaires pour l'éditeur, et l'auteur est passé par un service d'IaD.
L'arrivée des cyberlibraires
Selon certaines études, les libraires en ligne pourraient devenir la plus grande chaîne de vente d'ici à 2009. Les derniers chiffres pour la France sont éloquents. Et Amazon compte parmi les monstres de ce secteur : il est clairement le plus important des cyberlibraires au monde. Certes les prix sont moins élevés, mais l'expérience des utilisateurs ne semble pas se résumer à ça.Développement vertical en marche
En 1998, Amazon acquiert Junglee, qui lui prodigue son service de recoupement « Les clients ayant acheté cet article ont également acheté ». En confrontant l'expérience des autres acheteurs, le marchand profite ainsi d'une personnalisation de ses offres qui peuvent ensuite avoir un impact sur la promotion d'un livre en particulier. Et c'est justement là que le bât blesse. Ou du moins qu'une partie de l'iceberg se fait visible : pour qu'un livre soit mis en avant, on peut solliciter la maison qui l'édite et finalement demander qu'elle participe à cette mise en avant. Mais ne faisons pas de procès d'intention, il ne s'agit là que d'hypothèses.
Aider à choisir, sans s'impliquer
Pour tout article dans le domaine des livres, Amazon se base sur les données récupérées à partir d'autres utilisateurs : en prenant appui sur les goûts et orientations des clients, on peut alors dessiner des modèles de recoupement. Associé à une capacité supposée, sinon affichée, de commercialiser les livres efficacement, tout éditeur sait que ce système est intéressant, voire payant. Et d'autres améliorations ont vu le jour.
En 2005, c'est l'achat de BookSurge, société d'impression à la demande, qui depuis a fait couler de l'encre (voir nos articles sur BookSurge). La même année, mobipocket.com est aspiré, et en novembre 2007 sort le Kindle, qui pourrait représenter beaucoup dans les finances d'Amazon et ne supporte que les fichiers téléchargés et achetés depuis le site du libraire en ligne.
Convergence des métiers vers un seul acteur ?
Maintenant, posons les autres hypothèses : en tant que distributeur, Amazon prend 50 % du prix du livre, mais il pourrait tout à fait lier des arrangements avec les auteurs pour réduire les intermédiaires que représentent l'agent et l'éditeur. Il se dégagerait alors entre 30 et 40 % du prix, qui seraient redistribuables ; on songe ainsi à cet homme qui avait vendu 200.000 livres. Si Amazon devient simultanément revendeur, agent, distributeur et éditeur, qu'il décide de prendre 65 % du prix d'un livre offrant 35 % à l'auteur, qui refuserait ? Et des anecdotes rarissimes, comme celle de cet écrivain souhaitant que son livre soit retiré des ventes du site, font que l'exception confirme tacitement la règle pas encore établie.
Se débarasser des intermédiaires...
D'ailleurs, ce possible (probable ?) développement vertical n'a sûrement pas échappé à Jeff Bezos, le patron d'Amazon. Le premier pas vers une telle orientation a d'ailleurs été atteint avec BookSurge et l'obligation pour les éditeurs de passer par ce service d'IàD, sous peine de se voir rayés des listes... À quoi l'édition doit-elle alors s'attendre pour les prochaines années ? Si le cyberlibraire commence dès maintenant à établir des connexions plus étroites entre les auteurs et lui, à éliminer les intermédiaires, mais également à prendre les éditeurs à la gorge, il s'accaparera les uns, tout simplement et pourrait juguler les autres. Pour les éditeurs, le vent tournerait, au profit des écrivains, mieux rétribués.
Voilà qui semble être une hypothèse réjouissante... Pourtant, si l'on prend en compte la pluralité des maisons d'édition, la diversité des catalogues, le tri — contestable, évidemment — fait par les directeurs de collection qui choisissent tel ou tel auteur, n'est-on pas en face d'une plus grande diversité ? Quand l'homme choisit, croit en un livre et le porte, son travail peut-il être ramené à celui d'une machine qui imprimera ce qu'on lui dira - ce qu'on lui demandera - d'imprimer ?
La pluralité réduite à un seul : vers une nouvelle divinité ?
Amazon se défend d'empêcher cette pluralité, en offrant justement au plus grand nombre la possibilité de publier, mais ce rêve offert et mis à la portée de tous, quel coût aura-t-il ? Comment être assuré que des exclusions n'auront pas lieu par la suite ou qu'une seule ligne éditoriale ne s'installera pas, dès lors qu'il n'y aurait plus qu'un seul cyberéditeur, distributeur, agent et imprimeur ? Et nous n'avions pas encore évoqué l'achat du site d'audiobooks, Audible.Pour autant, il n'est pas question d'empêcher le marchand d'ouvrir son office et de se faire éditeur, d'autres ont commencé ainsi. Sinon, autant tenter de museler également un Lulu.com, ce qui serait tout aussi arbitraire. Et moins encore de condamner les lecteurs qui achètent leurs livres par les libraires en ligne.
Tout un chantier à entreprendre, rapidement
De fait, il semblerait pertinent que l'industrie du livre tout entière se remette violemment en question, dans ses procédés, ses répartitions des gains, du prix du livre, si elle ne veut pas être mise à mal — qui a dit mise à mort ? — par le cyberlibraire qui aura progressivement grignoté leur place. Il faut une place pour chacun, pas tenter d'en museler un au profit des autres, ou l'inverse. Repenser les circuits, les moyens de distribuer, les droits d'auteur, voilà des éléments, des pistes de réflexion. Bref, jouer à armes plus égales avec Amazon, ou d'autres cybermarchands d'ailleurs. Mais on se demande bien qui aujourd'hui a suffisamment avancé dans ce domaine pour les contrer.
En tout cas, sûrement pas l'industrie du livre telle qu'elle fonctionne aujourd'hui...
Rédigé par Clément S., le mardi 20 mai 2008
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