Némésis, Alfred Nobel
Il avait plus contribué à tout ce qui permettrait de faire des trous un peu partout dans le monde, en inventant la dynamite et ses dérivés ; on le connaissait également pour l’absence de récompense attribuée à un mathématicien parce que sa femme fut volage avec l’un d’eux… Mais on ne connaît probablement pas M. Alfred Nobel dans le rôle de dramaturge. Et pourtant, avec Némésis, allusion immédiate à la l’exécution de la justice divine, et l’on est en plein dedans, Alfred, qui vous passe le bonjour, s’est appliqué à nous sortir un drame que l’on qualifierait volontiers de romantique, mais qui cache finalement plus une bonne vieille tragédie, bien classique.

Tout se déroule à Rome, et pour qui a lu Cenci, de Shelley, les rebondissements risquent d’avoir un air de déjà-vu. Mais qu’importe, plongeons dans cette Rome dépravée, du XVe siècle, où deux âmes pures causent pour mieux taire leur profonde tendresse réciproque… Guerra Guido et Béatrice, frères et sœurs se disent toutes les belles choses que deux jeunes gens échangent pour badiner et ne pas avoir à avouer… Or voilà, le Comte Cenci, père de Béatrice, vient la trouver et lui apprend que sa traînée de mère - pas paix du tout à son âme, manifestement - l’a trompé, et qu’en guise de paternité, Béatrice ne lui doit génétiquement rien. Seul un lien éducatif les attache.

Et puisque la douce vierge a acquis les traits graciles d’une jeune femme pleine de charmes et de douceur, et que plus rien ne s’oppose formellement à la chose, son ex-père s’empresse de vouloir devenir l’amant de celle qui une heure avant était sa fille. Pour Béatrice, l’horreur est à son comble : cet homme qu’elle hait, qui a corrompu le Pape pour faire oublier ses péchés, qui torture ses frères de longue date… le voilà qui se présente la moustache fine pour lui compter fleurette ? Cela ne se peut ! Elle ne le tolérera pas, et éconduit son ex-papa. Rudement éconduit.

Le Comte ne s’avouera pas vaincu, et démontrant une fourberie autant qu’une scélératesse sans bornes, il offre la vue de son frère torturé à Béatrice, qui, pour faire cesser cette séance, doit se soumettre à la volonté de Cenci. Bel exemple de dévouement familial… Mais de ce jour, elle n’aura alors de cesse de se venger de cet homme cruel, et l’apparition d’une Sainte Vierge rocambolesque et d’un Diable compréhensif achèveront de la convaincre : le comte Cenci doit mourir.

Drame en quatre actes, qui finira bien en somme, ‘Némésis’ est une œuvre datée, ancrée dans un contexte littéraire, autant qu’un Cyrano de Bergerac, par Rostand put l’être, mais sans la puissance. Car cette pièce, polémique en diable, n’a pas vocation à un grand théâtre épique ou tragique. Probablement écrite vers la fin de sa vie, selon les spécialistes, Nobel étant décédé en 1896, elle respire l’œuvre de jeunesse, le romantisme flamboyant et les déchirements proches des dilemmes cornéliens. Encore que…

En soi, on a l’impression d’un écho à ‘Lorenzaccio’, écrit par Musset, dans une cité où seuls les vices et les crimes ont droit… de cité, justement. Tout ne semble y être que luxure et dépravation, meurtres et tutti quanti, sans que nul n’y échappe. Car finalement, le cœur généreux et naïf de Béatrice sera lui-même corrompu par l’atmosphère putréfiée que dégage Rome. En filigrane, on trouve une critique acerbe de la religion, avec cette phrase quasi magique : « Un douteur ne peut être chrétien, pas plus qu’un chrétien ne peut être douteur. » Mise dans la bouche de la Vierge Marie, le goût en est exquis. Toute l’apparition de la Vierge à Béatrice donne la tonalité d’un texte simple, mais qui prend une tournure anti-religieuse et irrévérencieuse très piquante. Pour le reste, l’inspiration et la trame globale n’ont, aujourd’hui du moins, plus de réelle originalité. Alors, on découvrira ce texte avec la curiosité de l’historien littéraire, et les découvertes à y faire sont légion. Quant à monter cette pièce, voilà probablement qui donnerait un peu de vie à ces personnages torturés, au propre comme au figuré.

À découvrir, sous peine de voir s’abattre « un juste châtiment légitimement infligé par l'intermédiaire d’un moyen ou d'un agent approprié, personnifié en l'occurrence par un redoutable salop, moi ! » (Snatch, de Guy Ritchie, sorti en novembre 2000)


Rédigé par Clément S., le dimanche 21 septembre 2008
Editeur : Les Belles Lettres

Prix éditeur : 19 €
Nombre de pages : 152 pages

ISBN : 9782251443423



Interventions

Intervenu le dimanche 21 septembre 2008 à 23h17

c'est très génial
Intervenu le dimanche 21 septembre 2008 à 23h17

c'est très belllllllllllllllllllllllllllllllllllllllleeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee