La meilleure part des hommes, Tristan Garcia
Premier roman, ambitieux, mais raté. Dommage, le propos est toujours à explorer et méritait mieux : la traversée des années sida, disons en gros 80-2000. Vue par 3 protagonistes, William Miller, jeune provincial paumé dans une capitale où il deviendra un écrivain controversé, Jean-Michel Leibowitz, intellectuel philosophe qui essaye de comprendre son époque en la commentant, et Dominique Rossi, ancien militant gauchiste, aujourd’hui engagé dans la lutte contre le sida, sous le regard d’une quatrième, la narratrice, Élisabeth, journaliste à Libération. Elle devient l’amie du premier après l’avoir interviewé, elle est l’amante du second et la collègue de travail du troisième, à qui elle doit son poste à Libé d’ailleurs. C’est par son intermédiaire que William rencontre Dominique qui vivra au fil des années une histoire d’amour puis de désamour, voire de haine viscérale. Ce roman est faux, car tout sonne faux. À commencer par cette narratrice qui parle, pense et écrit comme un homme, et n’était-ce son nom, nous ne penserions pas un seul instant qu’il s’agisse d’une femme. Difficile d’imaginer notre Élisabeth assistant à une mise de capote dans une backroom du Marais par exemple ! On se prend à admirer le tour de force d’une Anne Garreta dont son Sphinx gardait l’indécidable quant au sexe de qui nous contait l’histoire.
Difficile ensuite de comprendre l’existence de ce personnage-narrateur et les raisons qui la poussent à raconter. Faux surtout, dans ces années sida qu’il essaye de faire revivre ; de transcrire serait plus juste. Qu’historiquement certains détails ne soient pas à leur place ou erronés, passons, Tristan Garcia n’a pas volonté à faire œuvre d’histoire nous dit-il lui-même « C’est un roman, il y a beaucoup d’arrangement avec le réel. Je ne voulais absolument pas faire un document sur la période. », mais on sent qu’il cherche cependant à circonscrire l’esprit d’une époque, les années 80, la fin d’une idéologie, le début de la dépolitisation, les yuppies, le libéralisme. Les 3 personnages créés pour l’occasion en témoignent, représentants idéologiques emblématiques : un activiste, un philosophe, un écrivain. Ils n’apparaissent trop que comme un passage obligé, paradoxalement factice : alors qu’on pourrait mettre tel ou tel nom connu derrière telle figure, celui Guillaume Dustan derrière celle de William Miller par exemple, on sourit a posteriori de la mise en garde initiale qui insiste sur le fait que ces « personnages de roman n’ont jamais existé ailleurs que dans les pages de ce livre », et dont ne sait pas à qui elle est imputable, mais dont on devine que l’éditeur l’a souhaitée pour prévenir ce qu’il craignait être scandaleux sans vrai discernement, et surtout sans s’en empêcher d’orner le livre d’un bandeau rouge racoleur Paris, années sida. Il fallait quand même attirer le lecteur… et aujourd’hui le sida ça vend.
Garcia, né en 1981, n’ayant pas vécu cette période qu’il raconte, semble nous offrir la copie d’un potache qui a bien fait ses recherches et nous met tout à trac un peu de tout pour faire illusion – ainsi sent-on constamment un éparpillement à vouloir tout représenter de ce qu’on sait qui a existé (milieux, arts, Histoire, conflits) – à commencer par ces 3 protagonistes qu’on eût préférés inconnus, mais vrais représentants des mœurs d’une époque que Garcia tente en vain de faire vivre. Un homme, jeune, découvrant la vie et le sida de conserve, essayant d’avancer dans les peurs, les contradictions, les coups de gueule des discours d’alors, un homme sans qualités peut-être eût-il mieux convenu au propos de notre auteur. Ces protagonistes ne nous intéressent finalement que dans leur intimité. Le combat à mort que vont mener Dominique et William, combat intellectuel, sexuel, passionnel, prend le dessus et finit par être le seul sujet du livre. Mais trop tard pour y plonger ! Garcia ne se fait que l’écho d’un débat (le sexe à risques et la prévention) dont il ne semble pas paradoxalement comprendre l’enjeu. Que Dominique, fondateur de Stand-Up, premier mouvement associatif homosexuel français (à l’image de Didier Lestrade et d’Act Up), soit le parangon de l’utilisation de la capote, et William du bareback est simplement un fait, une donnée sans que ce qui se joue là de personnel soit questionné.
Il me reste à dire mon agacement devant le style relâché, rempli de lourdes répétitions, d’incorrections langagières même... L’oralité ici est partout, même au niveau de la narration, et apparaît du coup plus comme faiblesse que travail conscient sur le langage ! Tenter d’écrire l’oral, et tordre la langue à la manière d’un Céline, oui, mais ici les temps du récit ne semblent pas maîtrisés et quelques passés simples surgissent là où ils n’ont que faire, les concordances de temps ou leur emploi semblent parfois curieux (on inverserait bien a et avait dans cette phrase : « Plus tard, quand je lui ai demandé pourquoi il a fait cette vacherie, le salaud, Will, complètement à l’ouest, m’avait répondu… »), les protagonistes n’arrêtent pas d’avoir des connexions (mot qu’on aimerait voir orthographié toujours avec « x »), on monte bien sûr 'sur' Paris (si c’était dans la bouche d’un personnage cela ne me choquerait pas, que cela apparaisse aussi dans la narration devient une négligence), l’emploi de certains mots sent l’anglicisme comme « définitivement » dans le sens de « vraiment », et les mots anglais quant à eux sont nombreux et parfois cachent mal une facilité ou un réflexe générationnel bullshit, gift giver, bug chaser, skin to skin, fuck of death, straight, safe, poz cum, c’est down, rider, no offense… Retrouvez La meilleure part des hommes sur Place des libraires
Rédigé par Franck G. Bessone, le vendredi 28 novembre 2008
Editeur : Editions Gallimard
Prix éditeur : 18,50 €
Prix éditeur : 18,50 €
Nombre de pages : 305 pages
ISBN : 9782070120642
ISBN : 9782070120642
Interventions
Keeko
Intervenu le samedi 08 novembre 2008 à 18h48
La plume du critique me semble plutôt crispée, aigrie, ce qui est un comble quand on essaie de commenter un bouquin sur les contradictions de la vie, d'une époque, sur un bouquin qui ne se veut pas une fresque fidèle, mais plutôt une esquisse d'esprit, d'atmosphère.
Je ne suis pas d'accord avec l'idée que l'auteur n'aurait pas pris conscience des enjeux posés par la question de la capote; venant d'un très probable futur thésard en philosophie, normalien, cela me semble un peu usurpé. Relire l'ouvrage, sans doute, permettrait au critique de se rendre compte de la justesse de certains propos.
Je soupçonne un faux-procès sur le fond ( les autres commentaires sont tout bonnement ridicules, notamment le faux débat sur l'importance de poser des acteurs du réel dans une fiction sous couvert d'honnêteté : on s'en fout, clairement ) qui dissimulerait un énervement quant aux libertés littéraires prises par l'écrivain; au diable les conservatismes !
Intervenu le vendredi 28 novembre 2008 à 17h09
hé bien , continue à aimer anna gavalda, qu'est-ce que tu veux qu'on te dise, si tu n'es pas capable de reconnaitre dans les oeuvres des autres ce qui peut te rendre intelligent, continue à te divertir.
















"Il me reste à dire mon agacement devant le style relâché, rempli de lourdes répétitions, d?incorrections langagières même... L?oralité ici est partout, même au niveau de la narration,"
Il me semble que la narration, dans ce roman, est prise en charge par un personnage, lequel a sa voix, sans doute ici confondue avec celle de l'auteur par votre critique. Ceci me rappelle a contrario ce que disait un tout autre critique lisant Molière : ?Il eût écrit moins bien, s?il avait mieux écrit.?