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L'amant des morts, Mathieu Riboulet
Le nouveau roman de Mathieu Riboulet nous laisse sans voix. Le titre mystérieux, qui ne s’éclairera qu’à la fin dans une vocation trouvée par le protagoniste de cette histoire, Jérôme Alleyrat, est une invitation à se perdre, à perdre pied, se laisser porter dans parfois l’indicible dit ici avec talent, grâce, pudeur.

Suivons l’itinéraire de Jérôme de sa Creuse natale à Paris, voyons le subir cet affront paternel du sexe, il vient d’avoir seize ans, dans « un consentement tendant à l’abandon » ; le père, Gilles, bûcheron peu loquace, et peu amène, « qui avait toujours eu ce goût », la mère, Élisabeth,  « en savait quelque chose », arrivée là portée par des idéaux de l’époque des années 70, broyée par l’impensable en disparaîtra, littéralement, du récit, de leur vie, de l’histoire. Bachot en poche, Jérôme part à jamais, emportant en lui les ruines de l’enfance dévastée.

Après un détour par Toulouse pour une quelconque formation commerciale, où Jérôme se donne sans compter à qui le prend, comme absent à soi-même, il arrive à Paris, chez ses tantes, Constance et Alex Mondeville, à l’orée des années 90, là où l’épidémie du sida bat son plein, sans être le moins du monde concerné par cet événement de santé publique majeur, tout entier concentré sur la quête d’un plaisir qui frôle l’anéantissement de soi. « Ce n’est pas dans l’insouciance qu’on oublie la violence, mais dans la perte. (…) Où que le regard porte, où que l’esprit s’égare, quel impératif plus catégorique qu’être anéanti par des sexes offerts par le hasard ?  »

Anéantissement ou « bassesse », pour reprendre la citation de Pascal mise en exergue du livre, passage obligé vers la grandeur, question de point de vue donc, dans ce livre dominé par les hommes, ces filles perdues, tel Jérôme qui faute de dieu, qu’il ne connaît pas, découvrira la grâce sous les traits d’un jeune homme mourant du sida venu s’échouer dans l’escalier de service de sa chambre de bonne.

Il y a des passages saisissants, à pleurer, où l'on frémit. On pose le livre, on respire, on relit. À l’image de Constance et Alix dont le veuvage précoce les a sorties de leur ornière bourgeoise, on assiste, béats, privés de modèles anciens à qui rattacher l’écriture de Riboulet, à la transformation de la blessure de Jérôme « avec la brutalité sèche que l’ombre de la mort installe dès qu’elle s’étend ». On sort différent de ce texte, grandi, bouleversé. On sait qu’une évidence vient de souffler fort en littérature.

Qu’y aurait-il à ajouter qu’inviter de toute urgence le lecteur à s’emparer de ce court roman
paru chez Verdier qui continue là, dans de tels ouvrages, un travail d’éditeur admirable.


Extrait

Le secret était sa condition première. C’est de l’avoir percé qu’Élisabeth avait été glacée d’horreur. La scène surprise dans l’entrebâillement d’une porte était à ce point impensable qu’elle garantissait à Jérôme l’irréversibilité du départ de sa mère. Et le père, tout entier immergé dans le travail insensé de ses désirs et de sa force, serait à jamais incapable de prendre la mesure de ces actes-là qu’il commettait sur son fils, incapacité que son regard aveugle exprimait parfaitement. Restait le fils, reste toujours le fils, ainsi, béant, aux frêles épaules sommées de soulever le monde, sans pensée pour grandir, jeté sur la terre pour le rachat des fautes commises par les deux tiers de cette trinité désarticulée par essence, l’unique chemin où engager son corps sans savoir où il mène, sinon à la perte.

Mais il arrive que certaines choses changent, même si les principales demeurent. Jérôme avait en deux ans opéré une transformation assez radicale, entièrement dictée par les impératifs catégoriques d'un accomplissement sexuel enraciné dans l'interdit et le secret, dont le déroulement n'aurait pu s'effectuer sur les terres froides, isolées, désertées par les hommes où sa mère avait enfanté. Faute de trouver là un Rodolphe qu'il eût supplié de l'enlever, moins encore un brave garçon de passage qui eût accepté de l'emmener à Bordeaux, Lyon ou Montpellier, sans parler d'un garçon de ferme qui eût accepté de lui faire une petite place à ses côtés, fût-ce dans la paille, il fit comme tout le monde autour de lui, prétexta des études à finir pour quitter à la fois la violence paternelle et l'inertie locale qui auraient eu raison de lui en moins d'une décennie.



Retrouver L'amant des morts, sur Place des libraires


Rédigé par Franck G. Bessone, le jeudi 18 septembre 2008
Editeur : Verdier

Prix éditeur : 9,80 €
Nombre de pages : 90 pages

ISBN : 9782864325444



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