Rédigé par Nicolas Ramirez, le mercredi 24 juin 2009 à 10h00
Lors de votre dernière visite au Louvre, toute récente j’imagine, vous êtes passé voir le plus célèbre tableau du monde, protégé par une vitre épaisse de cinq pouces. D’abord l’antichambre. Puis le choc de cette salle immense et de son tableau écrasant, portant difficilement ces onze hommes aux épaules voûtées par le poids des massacres. Il ne fallait pas moins de quatre mètres de hauteur et de trois de largeur pour soutenir ces bourreaux et leurs crimes : le Comité de salut public et la Terreur.
Pierre Michon retrace la genèse de cette première cène laïque en une centaine de pages. Vous saurez tout de François-Élie Corentin, le Tiepolo de la Terreur, qui a honoré une commande politique en des temps obscurs. Pas d’écueil historique dans ce livre, car on se trouve bien au-delà de l’Histoire, dans un entre-temps délicieux créé de toutes pièces par Pierre Michon : ce tableau est bien le fruit de son imagination.
Il a certainement flâné dans les archives pour sentir battre le pouls révolutionnaire, et laissé ses yeux glisser sur de vieux papiers cerclés de poussière. Venue se déposer sur sa plume, elle donne un aspect ampoulé à son écriture. C’est un mélange entre une prose révolutionnaire et un classicisme daté qu’on a d’abord un peu de mal à cerner.
L’homme manie avec dextérité les longues phrases entrecoupées de points-virgules, de celles qui vous plongent page après page dans un abîme d’écriture. Il s’emploie à faire de la lettre un art et même s’il nous donne du « Monsieur » – trop souvent à mon goût –, c’est pour mieux nous immerger dans son univers.
Je me suis vu les pieds dans la boue récurant le fonds d’un canal, comme ce jeune Limousin survivant d’une fratrie décimée par la vie âpre de ce XVIIIe siècle français. Vous aussi, Monsieur, vous tomberez dans la terre trempée de mauvaise eau, jusqu’aux genoux, entouré de carpes fétides et vivrez cette expérience.
On est plus habitué à tant de déférence et l’on sursaute quand il se laisse aller à placer le mot « has been » avant de comprendre qu’il est dans notre monde sans céder à la facilité, à la langue comme une mode, pour se créer ses propres fondamentaux et son art de consigner la pensée sous la forme littéraire. L’exercice est audacieux, signe d’un véritable projet comme il fait défaut à trop d’écrivains de ce siècle à peine ouvert.
Fruit d’une dizaine d’années de réflexion, ce livre nous en dit beaucoup sur son auteur.
Maintenant question : toutes les vérités sont-elles bonnes à dévoiler ?