La rue froide et illuminée. Sur le trottoir, piétinant devant un bâtiment en feu, une foule de sans-logis : ici habillés d’une chemise de nuit ; là d’un pyjama recouvert d’un blouson ; tous tirés d’un sommeil confortable et jetés hors de leurs lits. Voici nos auteurs désormais sans domicile fixe, contemplant ce qui devait être leur lieu de résidence le temps d’un salon du livre, un hôtel de luxe dévoré par des flammes, à petits coups de langue. C’est la longue attente qui commence. La longue nuit des mots. Et de l’impuissance qui monte, au parfum de mauvais café, comme le font si bien les Nord-Américains.
Que faire ? Écouter un vieil auteur qui vaticine et pérore ? Gagner la patinoire pour être quelque part ? Marcher, peut-être. Écouter ou parler, l'éternelle dualité. Et le regard d'un homme sur un événement dont la presse fera une montagne. Pour qui subit cet incendie, que reste-t-il ? Attendre. Sans livre, sans ordinateur, sans rien d'autres qu'une compagnie incommode – inattendue diront les plus polis. Durant quatre heures passées à l’éprouver, on arpente le trottoir, on ressasse l’arrivée depuis l’avion, le transfert à l’hôtel, et toutes ces banalités qui meublent les discours imprévus.
On marche un peu, au moins jusqu’à la cafétéria de la patinoire, pour se procurer ces infects cafés qui font reculer la nuit, mais sûrement pas les flammes. Le Hilton, symbole de luxe et d’opulence, n’en finit plus de brûler. Nous sommes à Montréal et un auteur parmi d’autres songe déjà à faire le récit de cette expérience improbable. Il nous transmet une nuit à bâton rompu dans un flux mêlé de réflexions (voir tirages et grattage), de sentiments et de sensations.
Pour échapper au temps, on s'embarque, on suit, on observe. C'est étrange pour le lecteur : on le prend par la main pour lui montrer un paysage, mais ce bras qui l'attire est brusque (et peut-être plus loin que prévu). On traverse avec lui une forêt de signes vidés de sens, et tandis que la ville s’oublie on arrive dans une clairière en feu. On croisera furtivement un policier ou un pompier : dans cette nuit sans fin, les flammes éclairent sans réchauffer. . .
On se laisse alors prendre dans cette attente d’un ici et maintenant, pour reconstruire une à une les pensées et les secondes de François Bon, et s’en repaître. En ces instants de vide, les seuls refuges sont à puiser en soi. Quatre heures de flammes, autant pour aviver l’esprit, l’obliger à se poser quelque part. La fin n’est jamais aussi lointaine que lorsqu’on l’attend.
C’est un roman brillant écrit à la première personne, qui tâtonne vers les limites de l’écriture, à la manière d’un Flaubert. Pourtant, François Bon n’écrit pas sur rien. Il invente le rien dans lequel écrire, comme un trou noir absorbant l’énergie, une nuit sombre où quelques néons balisent un terrain qui s’effrite à chaque pas.
Il y aura toujours dans le Monde 2 quelques personnes pour interroger le retour au roman de François Bon, et arguer que, quel que fût l’endroit où il oeuvrait avant, « il aurait mieux fait d'y rester ». On peut aussi lire ce livre et s’intéresser au texte, sans adopter une posture bourgeoise pour mieux placer François Bon dans un rôle de syndicaliste forcené. S’ouvre alors la réflexion, et le déni peut rester au bord du chemin, où il a sa meilleure place à égalité avec l’avant-dernière page d’un hebdomadaire dont les chroniqueurs manquent parfois d’à propos.
C’est bien de pertinence dont il est question, cet élément qu’il est trop facile de remplacer par des attaques personnelles quand on est désappointé par un texte troublant, comme L’incendie du Hilton. Il faut parfois accepter de se remettre en question.
C'est dommage de passer ainsi au travers d'un bel ouvrage. J'ignore où ce bon monsieur chroniqueur partit en vacances, mais peut-être serait-il bon... qu'il y retourne. Ou y soit resté. Quand la critique prendra les proportions de son art, elle prendre aussi le temps de rendre à César ce que Cléopâtre lui a chipé...
Hosanna ! Miracle ! Enfin un article bien écrit, en français comme il se parle, avec des longues phrases qui ont un sens, des adjectifs subtils et bien choisis plutôt que de vagues expressions convenues censées faire moderne. Gloire à vous. Et merci d'avoir réglé son compte à l'infâme, l'ignoble, l'odieux papier de Christophe Donner...François Bon est un grand auteur. Que ceux qui en doutent lisent "L'enterrement" (Ed Verdier), et que Donner aille s'oublier dans les colonnes de People ou Closer.
Mercredi 26 aoû 09
à 09 h 40