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Le livre d'aujourd'hui deviendra un choix artistique parmi d'autres
Par Nicolas Gary, le mercredi 07 juillet 2010 à 10:01:54 - 0 commentaire
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ActuaLitté : « J'ai grandi en lisant des livres, pas des textes ». Que pensez-vous de cette formule de Verlyn Klinkenborg ?
Actialuna : Il y a une chose intéressante à noter : la bascule qui s'opère en ce moment dans la classification des livres. On ajoute à l'ISBN un ISTC (International Standard Text Code), ou pour être exact l'ISBN devient un numéro périphérique à l'ISTC. Une œuvre (un texte) est identifiée et le livre devient une instance de cette œuvre. C’est donc bien la notion de texte qui devient centrale en ce moment.
La notion de livre, quant à elle, pose d’emblée un problème puisqu’elle recouvre de nombreuses réalités.Tout d’abord, l’essence même de l’écriture d’un livre est l’idée d’achèvement. La démarche intellectuelle de l’auteur implique un point final. Ce qui s'oppose à la notion de site, ou à presque toute entité numérique qui se met à jour de façon significative et régulière. Alors qu'il faut terminer un livre pour le publier, le livre électronique va dès lors évoluer vers un objet collaboratif où cette notion d’achèvement sera beaucoup plus floue. Le livre tel qu’on le conçoit aujourd’hui deviendra un choix artistique fort parmi d'autres voies possibles.
Il y a ensuite la notion de livre-objet, imprimé sur de beaux papiers, relié, etc. Qu’il s’agisse de bibliophilie ou simplement d’un ouvrage soigné, si cet objet a du sens artistiquement parlant il sera très difficilement concurrencé par le livre électronique.
Quant à l’aspect sentimental du livre, il est aussi réel que subjectif. Contrairement à une idée reçue, les appareils électroniques peuvent bénéficier d’une révérence similaire. Il n’y a qu’à voir le phénomène que représente le retrogaming, avec ces nombreux passionnés collectionnant les anciennes consoles et les cartouches de jeu.
Si l’on parle de l’évolution de l’objet c’est évidemment très discutable : un Gallimard NRF des années 50 est par bien des aspects un objet plus soigné que ce qui se fait aujourd’hui. Toujours est-il que le papier possède de vrais avantages en terme de toucher ; on peut le plier, il mémorise une histoire, et il peut s’annoter.
Mais l’annotation (ou plutôt la facilité d’annotation) est là aussi clairement un enjeu technologique. S'il n'est plus question de marquer le papier, il y a des solutions très différentes à imaginer avec l’arrivée du réseau social dans le marquage, la citation, la référence, le marque-page (voire le marque mot), le surlignement, etc. Bref, la réintroduction d’un monde analogique dans un monde digital est une question centrale qui fait aujourd’hui défaut à l’édition électronique, et plus généralement à l’univers numérique.
Une fois encore, il faut réintroduire de l’artisanat dans l’industrie numérique. Il faut réintroduire de l’imperfection, du détail, du raffinement, de la personnalité, de l’unicité. Actialuna est clairement sur cet axe, l'axe du « beau » livre numérique, travaillé, soigné en particulier sur les interfaces.
ActuaLitté : Antoine Gallimard estime que la numérisation risque de dévaloriser le contenu (en savoir plus). Comment abordez-vous cette problématique ?
Actialuna : Ce n’est pas faux, on l’a déjà vu avec le monde du graphisme. En démocratisant la pratique du graphisme, l’informatique l’a appauvri, ou plutôt - et la nuance est intéressante - les bons graphistes ont été noyés dans un océan de graphistes moyens qui sont arrivés sur le marché en souffrant d'un manque de transmission de savoirs, et en ignorant un peu le monde qui les précédait.
L’acte éditorial va lui aussi se démocratiser avec le numérique, et les éditeurs déjà un peu noyés dans une surproduction vont eux-mêmes se retrouver noyés dans la masse de textes circulant sur Internet. Bref, un seul mot d’ordre : qualité, qualité, qualité ! Pas de concessions, il faut de la qualité ! C'est le rôle et le devenir des éditeurs, leur « label » même, et seuls ceux qui pousseront leur engagement en ce sens pourront émerger.
On peut aussi prendre le problème sous un autre angle. Si faire un livre devient un choix artistique fort, beaucoup d’auteurs risquent de se tourner vers d’autres formes de production littéraire. La littérature va prendre des formes variées et inattendues, et « faire un livre » va dès lors rentrer en concurrence avec « faire autre chose qu’un livre ».
Puisque contenu et contenant se séparent dans le numérique, le contenu pourra ainsi se retrouver là où on ne l'attendait pas, à des endroits insolites et sous des formes totalement improbables. Le papier électronique est très loin d’avoir montré tout son potentiel, mais il pourra bientôt se mouler sur des objets, et dès lors que l’on sera capable de publier de façon interactive, des « mots » seront capables de s'afficher et d'évoluer sur une tasse, un mur, aussi bien que sur une carrosserie de voiture. Laissant ainsi place à une large créativité en terme d'art et d'architecture.
Et puis une dernière chose... il y a des époques. L'Europe ne vit-elle pas quelque peu dans une nostalgie de ce qu'elle était dans la première moitié du XXe siècle, sur le plan artistique et littéraire ? Cet engouement créatif propre à faire bouger les choses, à changer le monde, comme ces bâtisseurs de l'époque romane qui ont su prendre l'innovation à bras le corps, sans trop savoir où ils allaient, pour nous léguer ces monuments extraordinaires ? Plus près de nous, il est amusant de voir que l'histoire du jeu vidéo commence à être retracée par des personnes tout à fait sérieuses qui se penchent sur sa créativité des débuts, et lui confèrent ses lettres de noblesse.
La littérature, quant à elle, jouit en France d'un statut à part dans les arts, ce qui n'est pas le cas partout. En rebrassant les cartes, la numérisation appuie alors sur des sensibilités. Mais les auteurs et les éditeurs ne s'arrêteront pas là, ils sont pleins de ressources et nous sommes très curieux du bouillonnement créatif dont ils seront capables de faire preuve. Nous sommes aussi tout à fait prêts à les accompagner en ce sens.
ActuaLitté : Merci beaucoup pour cet entretien.
Actialuna : Avec plaisir. [NdR : Oui, je sais, tout le plaisir était pour moi...]
Par Nicolas Gary, le mercredi 07 juillet 2010 à 10:01:54 - 0 commentaire
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