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Le monde change, Beigbeder ressent de la peur et de la colère
Par Nicolas Gary, le lundi 10 octobre 2011 à 15:18:42 - 6 commentaires
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Entretien avec Maxime Rouquet, président du Parti pirate. Au menu, livre numérique, droit d'auteur et autres enjeux de l'économie numérique.
Propos recueillis par Nicolas Gary
ActuaLitté : Comment allier une politique culturelle avec la défense des libertés des internautes ?
Maxime Rouquet : La véritable question serait plutôt : comment en sommes-nous arrivés à mettre en opposition l'art et le public ? Avec l'évolution des technologies, de nouveaux modes de diffusion apparaissent, et les usages se diversifient. Ces nouvelles opportunités devraient être mises à profit, au bénéfice des auteurs et des artistes !
Mais au lieu de chercher à aider les nouveaux usages à se développer en mettant en place un cadre légal au bénéfice des auteurs et des artistes [1], les intermédiaires d'hier et les politiques qui les écoutent essaient d'entretenir le plus longtemps possible un mensonge : que la technologie et le public ne peuvent être que les ennemis des auteurs et des artistes.
Pourtant, même la HADOPI a reconnu que ceux qui partagent le plus sont ceux qui dépensent le plus [2], et les études indépendantes [3] montrent que le partage n'a pas d'effet négatif, et a plutôt, au contraire, un effet bénéfique sur l'économie.
Le problème de la culture en France et dans le monde est que le droit d'auteur est de plus en plus détourné, pour maintenir artificiellement des systèmes d'édition et de distribution oligopolistiques. La législation actuelle favorise les marchés dominés et contrôlés par un petit nombre d'intermédiaires, au détriment du public, mais aussi des auteurs et des artistes.
C'est la situation d'oligopole de ces intermédiaires que le mouvement des Partis Pirates propose de remettre en question, pour réconcilier les auteurs et les artistes avec le public.
ActuaLitté : Que pensez-vous à ce titre de la dernière intervention de Frédéric Beigbeder, qui promet sa "main dans la gueule", à celui qui téléchargerait son dernier livre ?
Maxime Rouquet : Frédéric Beigbeder ne veut pas comprendre les enjeux liés à la dématérialisation. Il a une réaction humaine et compréhensible : le monde change, il ressent de la peur et de la colère. Contrairement à ce qu'il craint, le livre n'est pas amené à disparaître. Le secteur va évoluer, mais de la même manière qu'on voit le marché du vinyle réapparaître, il y aura toujours un public, et notamment des passionnés et des collectionneurs pour acheter des livres au format papier.

Le problème est que cette évolution naturelle est retardée par les entreprises qui bénéficiaient de l'ancien système, puisqu'elles vont perdre leur emprise sur le marché. Alors qu'hier quelques éditeurs pouvaient choisir quel livre méritait de sortir ou non, aujourd'hui n'importe quel auteur peut éditer soi-même son propre livre sous format numérique (voire éventuellement au format papier [4]).
Les maisons d'édition devraient accepter qu'elles ne soient plus un passage obligé et que leur rôle soit moins important, et oui, cela implique de revoir leurs marges. Elles devraient se concentrer sur la valeur ajoutée qu'elles peuvent apporter aux œuvres, notamment en accompagnant et en conseillant les auteurs.
Mais accepter le changement n'est pas facile et les éditeurs, tout comme Frédéric Beigbeder, préféreraient que le monde reste tel qu'il est, avec quelques intermédiaires qui contrôlent la culture, et seules quelques figures médiatiques emblématiques qui peuvent publier pour un large public. Consciemment ou non, ils s'accrochent à un modèle de plus en plus obsolète, et en dénigrant ainsi toute possibilité d'évolution, ce sont eux qui risquent de faire le plus de mal au livre.
Le vinyle en est bon exemple : le marché basé sur quelques oligopoles favorise un seul moyen de distribution à la fois. En basculant du vinyle au CD, on a presque tué un support qui était pourtant apprécié par beaucoup de collectionneurs, et qui revient aujourd'hui. En passant du CD au numérique, on va probablement faire la même erreur, alors qu'il y a un public de fans qui souhaitera toujours un support physique, et sera probablement prêt à mettre plus cher pour une version collector travaillée qui apporte une réelle valeur ajoutée à l'enregistrement.
C'est une erreur de se concentrer sur un seul mode de distribution, et c'est en essayant de protéger excessivement le livre papier qu'on a le plus de chances de faire vaciller l'écosystème actuel (et notamment les librairies) au moment où le livre numérique deviendra incontournable, car le marché basculera brutalement.
Au contraire, en s'y adaptant progressivement, on diminuerait l'impact de l'évolution des pratiques, et on éviterait de passer par une période de crise et de fermeture brutale des librairies, avant de se rendre compte qu'il restera toujours un public.
ActuaLitté L'article 6 de votre Déclaration des droits de l'internaute ne pourrait-elle pas s'appliquer également à ce cas de figure, par effet d'inversion?
"Nul ne peut imposer l'usage ni la possession d'une technologie numérique particulière, tant pour le matériel que pour les logiciels" ?
Maxime Rouquet : La Déclaration des Droits de l'Internaute [5] a pour but de définir les droits des citoyens du monde qui devraient être défendus sur Internet. On peut le voir comme un complément aux droits de l'homme (que nous sommes attachés à défendre) pour en définir la portée dans le monde numérique.
Ici, il s'agit donc du droit du public d'utiliser les technologies qu'il désire, par exemple pour accéder à un livre. Nous considérons que les citoyens devraient pouvoir choisir entre livre papier et livre numérique.
Nous savons que beaucoup d'auteurs et d'artistes ont du mal à accepter que le public puisse souhaiter accéder à leur œuvre d'une manière différente de celle pour laquelle ils l'ont réalisée. Si nous pensons que l'auteur ne devrait pas pouvoir dicter au public la manière dont il peut accéder à son œuvre, c'est aussi parce que nous savons que la découverte d'une œuvre va inciter naturellement le public à aller la découvrir ou les suivantes dans de meilleures conditions.
Nous ne trouvons pas normal que Frédéric Beigbeder empêche d'acquérir son livre au format numérique, ce qui le coupe d'une partie de son public (et de revenus potentiels).
Les auteurs attachés à un mode de diffusion particulier (livre papier, salle de cinéma ou de concert) devraient présenter leurs sentiments et expliquer à leurs fans pourquoi les privilégier, au lieu de chercher à interdire les autres.
Par Nicolas Gary, le lundi 10 octobre 2011 à 15:18:42 - 6 commentaires
Mots clés :
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Beigbeder
Publié par TheSFReader
"Nous ne trouvons pas normal que Frédéric Beigbeder empêche d'acquérir son livre au format numérique, ce qui le coupe d'une partie de son public (et de revenus potentiels)."
Moi je trouve ça très normal... Très con, mais très normal.
Je pense que c'est son droit de choisir, même si c'est pas dans son intérêt de faire ce choix là...
Publié par Nordi
Le monde est compliqué : d'un côté on se mobilise pour supprimer les intermédiaires et de l'autre on manifeste contre la suppression de strates administratives. Est-ce que ce sont les mêmes qui se mobilisent et manifestent ?
Bien sûr que Beigbeder (dont j'apprécie les écrits) peut trépigner, c'est son droit (ah le droit !) cela n'empêchera pas l'évolution des tendances. C'est déjà un combat d'arrière-garde, c'est le don Quichotte du livre...
Publié par Rackham le Rouge
Il y a plusieurs oublis voire incohérences dans les propos du parti Pirate.
En aparté, pour être pris au sérieux, prendre un nom sérieux serait le début du commencement. "Pirate" a une connotation négative, etc... qui est loin de renforcer la crédibilité de leur propos intéressants et méritant le débat.
Cet entretien n'aborde que la question morale et pas un instant la question économique, qui sont les deux faces d'une même pièce.
Aujourd'hui, la plus grande peur des professionnelles vient certainement du fait de la non viabilité économique (espérons qu'elle soit passagère)du marché numérique. Ceux-là ne savent guère où ils vont, on peut donc comprendre qu'ils procèdent par petits pas, au lieu de se jeter à l'eau tels que les pro-numériques le souhaiteraient.
Une label, un éditeur, ou autres intermédiaires sont aussi autant de moyens d'actions pour investir, communiquer, sélectionner, défendre, et "placer" (dans le sens de la distribution) un objet culturel, qu'un auteur ou un artiste seul ne fait que rarement, ou ne sait pas faire.
Lorsqu'on lit les propos du Parti Pirate, on a l'impression que ce ne sont que des voleurs et des esclavagistes. Certes, certains se sont gavés à un moment clé où il aurait été nécessaire de proposer un objet physique moins onéreux et un travail davantage soigné, mais cela touche quelle proportion d'intermédiaires ? Tous pourris ? Ce genre de discours sectaires ne pourraient être pris au sérieux.
Lorsque Beigbeder ne propose son livre qu'en version papier, c'est un choix intelligible (en raison de son droit à défendre le livre papier), et c'est son choix en tant qu'auteur. Dans la phrase "nous ne trouvons pas normal..." On pourrait presque croire que le Parti Pirate, en situation de décider, le forcerait à publier en numérique... C'est à se demander qui est serait alors le + liberticide.
Publié par Golem
Ce dont M. Frédéric Beigbeder et ses semblables ne s'avisent pas, c'est qu'il y a en France des milliers (voire des millions) de presbytes qui comme moi, se sont convertis par nécessité au livre numérique. En leur refusant la lecture confortable de leurs livres, ils se privent d'un public potentiel non négligeable. Tant pis pour eux, et tant pis pour les presbytes.
Publié par Jujuliette
en réponse à Golem
Merci de contribuer à la mort du papier. Pitoyable.
Publié par parme
"Aujourd'hui n'importe quel auteur peut éditer soi-même son propre livre sous format numérique" etc.
Cela me fait penser à ce mot de Deleuze : " Nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d'images. La bêtise n'est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n'est plus de faire que les gens s'expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitudes et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire."
"Les forces de répression n'empêchent pas les gens de s'exprimer, elles les forcent au contraire à s'exprimer."
(Je souligne)
Trouvez le silence, messieurs les pirates... au lieu de perdre votre temps à scanner les pages des livres sans les lire.
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