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Rencontre avec David Vann, de l'Alaska au Prix Médicis 2010

Par Raphaël Tillet , le samedi 06 novembre 2010 à 09:34:18 - 0 commentaire

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 David Vann a 44 ans. Il ne les fait pas. L'apparence d'un garçon, insouciant et béat, affable. Qui s'extasie devant tout, sourie constamment. Au moment de prendre la photo de l'article, l'auteur m'avoue être gêné par le sérieux affiché des français. Il ne sait pas s'il doit sourire ou non.

L'homme aime pourtant sa nouvelle vie. Et pour cause, on nage en plein conte de fées. De ceux où avant de devenir le héros, le personnage est au plus bas. Le plus bas, pour David Vann, c'est le suicide de son père lorsqu'il a treize ans, comme quatre autres membres de la famille. Quelques jours après que l'enfant ait refusé de passer un an avec le père en Alaska. Personne ne s'en remettrait.

Le temps de l'assimilation

Cela lui a pris du temps, beaucoup. Il devient insomniaque, honteux. Déclare à qui veut l'entendre que son père est mort d'un cancer, il n'a jamais vu la dépouille.

Longtemps, l'homme essaie d'écrire sur ce sujet. Il a quelque chose à dire, des sentiments qui doivent sortir de ce grand corps engoncé dans son costard. Rien n'y fait. « C'est une histoire déroutante. Chaque personne dans ma famille a une version différente de qui il était, de ce qui c'est passé... que des mensonges dans un sens. Pendant trois ou quatre ans, je jetais tout ce que j'écrivais. Trop d'émotions dans les pages, c'était illisible ».

Accouchement dans la douleur

Aidé par ses lectures, Marilyne Robinson ou Elizabeth Bishop, David trouve le fil. Tire dessus comme sur ses bouts, entre la Califormie et Hawaï. En 17 jours, il écrit plus de la moitié du livre. « Quand j'écris, le premier jet est le dernier. Je ne change que très peu. Soit le manuscrit est bien, soit je le jette ! Ce n'est pas sous contrôle, il n'y pas de plan. J'ai une idée générale, mais elle peut changer ! Je ne sais pas ce que seront les deux prochaines pages... »

Personne ne veut du manuscrit. Ni les agents qu'il engage, ni son ami éditeur. David pense à abandonner le projet : « C'est le résumé de ces douze années ». Douze ans à tenter de publier un livre fini il y en a quatorze. Une autre vie commence, David Vann est capitaine et arpente les océans. Il construit des bateaux, les vend. Il parcourt les États-Unis en char à voile pour le magazine Esquire. Publie des reportages, enseigne la littérature, gagne sa croûte comme marin.


Un jour, au bonheur la chance, il tente un concours, le gagne. Le livre est publié à 800 exemplaires. « Je pensais que ça allait tomber dans l'oubli. » Puis vient une chronique dithyrambique du New York Times. La suite, c'est la reconnaissance immédiate en France, qui lance le livre. Un succès partout, sauf aux États-Unis.

Une nouvelle ère

Un pays qu'il aime à décrier. « Les lecteurs français ne rechignent pas a lire des choses sombres psychologiquement parlant, voir tragiques. Les américains sont des lâches, apeurés que cela puisse être pénible, difficile. Ils ne veulent pas qu'un livre les dérange. Les Américains s'agrémentent pourtant même de la torture à l'écran, comme dans Saw ! C'est être mentalement dérangé que de regarder des gens se faire torturer.

Cependant, je ne veux pas généraliser. Mais pour un pays aussi gros, c'est dommage d'avoir si peu de lecteurs désireux de lire des livres qui peuvent faire réfléchir en profondeur. Je n'aime pas trop mon pays.... pour cela
(rajoute-t-il à voix basse). »

David en quelques mots

Ce qu'il aime ? Cormac Mac Carthy, particulièrement Blood Meridian (Méridien de Sang). « Il ne donne pas les sentiments des personnages, il vous les transmet par les paysages, c'est incroyable. C'est ce que j'ai le plus tenté de faire par rapport à Mac Carthy. J'ai lu tous ses livres ». Mais aussi Annie Roulx (The Shipping News, Terre Neuve).

Il n'y a pas un sujet sur lequel David Vann n'est pas désireux de parler, d'échanger. Alors que tranquille et amusé il s'extasie devant sa salade, servie dans un petit resto français, il peut parler de son père, de sa femme, de sa faculté à oublier les noms. Ni impudique, ni sans gêne, mais tranquille avec lui-même. Le succès de son livre l'y aide.

Sukkwan Island sera d'ailleurs adapté au cinéma. Chris Meloni (Inféctés) jouera le rôle du père. Dirigera le projet, et travaille actuellement sur le script. « Il est vraiment sympa. Nous avons beaucoup partagé sur le script, je pense qu'il va faire du bon travail. Il est impliqué, sérieux. »

Quant à la littérature, Caribou Island devrait être publié l'an prochain. L'histoire se déroule... sur une île en Alaska. « Pour ce nouveau roman, je l'ai d'abord commencé quand j'avais trente ans. J'ai écrit les 50 premières pages, mais je n'arrivais pas à en faire quelque chose de plus long. Je l'ai mis de côté, j'ai pensé que je ne le reprendrais plus. Cela a juste à voir avec l'âge. En revenant sur ces pages écrites, j'ai vu comment en faire un roman, une histoire plus longue ».

Un écrivain est dévoilé. Une histoire est enterrée. Il reste juste de la beauté dans ce quadragénaire qui, quelque part, est resté ce jeune garçon émerveillé qu'il a dû être un jour. Une beauté triste dans ce qu'elle comporte de sous-entendu. C'est cela et rien d'autre qu'il veut exprimer. Ce qu'il fait, avec un talent indéniable qu'il puise on ne sait où, si ce n'est dans la brise et les embruns.

Allez savoir.

Par Raphaël Tillet , le samedi 06 novembre 2010 à 09:34:18 - 0 commentaire

Mots clés :
pere - roman - marin - ecrivain

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