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Et Frank Zappa inventa le partage de fichiers musicaux en P2P

Par Guy Darol, le vendredi 17 avril 2009 à 10:00:00 - 10 commentaires

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Entre ceux qui volèrent au secours du projet de loi Création et Internet visant à sanctionner le téléchargement illégal et les signataires de la « Lettre ouverte aux spectateurs citoyens » hostiles à toute répression, une voix pouvait s’interposer, mais à la condition que l’on retourne, et l’affaire n’est pas mince, la flèche unidirectionnelle du temps. Car cette voix n’est audible aujourd’hui qu’en stock (LP, CD, DVD) ou en flux (Internet). Frank Zappa a changé de planète le 4 décembre 1993.

À la lecture de The Real Frank Zappa Book (Zappa par Zappa, éditions L’Archipel, 2005), l’autobiographie qu’il publia en 1989, ne rassasie guère les curiosités avides de menues anecdotes. En revanche, elle renseigne amplement ceux qui voudraient connaître les raisons qui motivèrent le compositeur à ne jamais plier un genou devant la montée du télévangélisme ou le retour de la censure après l’extinction du maccarthysme.

Jamais il n’opposa une culture contre une autre.
C’était le prince de l’indifférenciation.


Au premier de ses actes (Freak Out !, 1966), Zappa avait été l’un des rares à aviser le reste du monde des émeutes de Watts, ce quartier de Los Angeles pillé et incendié par ceux que l’invitation au consumérisme démangeait car ils avaient simplement faim. La chanson "Trouble Everyday" déchirait le silence et avec elle un article du bulletin d’Internationale Situationniste détaillant l’histoire de la mise à feu et de sa répression.

Frank Zappa est généralement emmailloté dans une double posture. Tantôt il est le potachon caustique qui détourne le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles en une farce apparente nommée We’re Only In It For The Money (mais l’on notera que pour avoir pleinement accès à cette farce, il est recommandé de lire À la colonie pénitentiaire, une nouvelle de Franz Kafka), tantôt il est ce compositeur né d’une rencontre pour le moins magique avec Edgar Varèse et dont les œuvres furent dirigées par Pierre Boulez. Un homme insaisissable croirait-on, mais déterminé dans son accusation contre les plastic people. Seraient-ce les cervelles molles stigmatisées par Bertrand Tavernier qui voudrait que tout soit gratuit hormis la culture ? Les plastic people ne sont jamais rebelles. Ce sont les file-doux du système, ceux qui favorisent l’accomplissement du rêve le plus fou. Il laisse accroire que l’on ne devient qu’en achetant.

Zappa n’eut d’autre instinct qu’être lui-même. Il aimait Howlin’ Wolf et Igor Stravinsky, William Burroughs et Cordwainer Smith, les monster movies et The Wizard Of Oz. Jamais il n’opposa une culture contre une autre. C’était le prince de l’indifférenciation. On regimbe à bien le comprendre. Les gens aiment les lignes droites, les corps minces, les pensées fluettes.

Zappa est un monstre. Il respecte le pêle-mêle, les interactions, le mélange des genres. Il consent au mariage du doo-wop et du jazz, aux interpolations de dada et du silence. Le Cabaret Voltaire zurichois vaut autant que John Cage et son ange qui passe. Il est partisan du meilleur et le meilleur chez lui est sans étiquette. Dans son autobiographie, Zappa nous révèle ses talents de petit chimiste et l’on découvre un alchimiste. On a souvent l’impression qu’il a une enjambée d’avance et c’est peut-être ce qui donne raison à ceux qui le jugent hermétique.

Ils sont dans le temps présent.

Zappa est assurément le grand compositeur de la fin du XXe siècle. Il convient, pour en avoir idée, d’écouter successivement Lumpy Gravy, We’re Only In It For The Money, Civilization Phaze III. Une trilogie. Trois voies effaçant les barrières musicales, toute pensée recluse dans l’étroitesse d’un style, d’une philosophie de porte-monnaie. Et par surcroît, un essai niant l’empire du temps linéaire. Zappa apporte la preuve que l’Art est supérieur à la Vie.
 
Il envisage que le stock est une option que le flux (rhizomatique, donc deleuzien)
soufflera comme un rayon de soleil sur la misère du monde.

Si l’Art est supérieur à la Vie (mettons que ce soit son allié), Zappa ne saurait concevoir un quelconque arrangement entre le Capital et l’Être (quelle bizarre incongruité en effet !), il ne peut envisager que les plastic people triomphent du songe. À savoir de l’épanchement du songe dans la vie réelle. C’est ainsi que pour lui, du moins le pensons-nous, Gérard de Nerval l’emporte sur Jean-Marie Messier, l’invention continue sur les paradis fiscaux.

Zappa est un ring, un combat permanent. Il y a chez lui cette conviction que tout est ridicule absolument, mais que le ridicule est une poigne susceptible de vous étouffer. Zappa est un minerai d’idées incroyables, inactuelles dirait Nietzsche. Dans The Real Frank Zappa Book, par exemple, il expose une « Proposition de système visant à remplacer le marché du disque phonographique ». Il envisage que le stock est une option que le flux (rhizomatique, donc deleuzien) soufflera comme un rayon de soleil sur la misère du monde. Il dit que « le commerce classique des disques phonographiques tel qu’il existe aujourd’hui relève d’un circuit aberrant qui consiste pour l’essentiel à déplacer des pièces de vinyle, enveloppées dans des pochettes en carton, d’un endroit à un autre. » Zappa considère que la vulnérabilité de la gravure vinyle et la problématique du stock impose de penser autrement le marché de la musique.

Son programme : « Nous proposons d’acheter les droits de reproduction numérique DES MEILLEURES ŒUVRES de fond de catalogue que les maisons de disques peinent à écouler, de les centraliser sur un serveur, puis de les connecter par le téléphone ou le câble directement au magnétophone de l’utilisateur. Lequel utilisateur aurait le choix entre un transfert direct numérique sur F-1 (le DAT de SONY), sur Beta Hi-Fi, ou sur un autre support analogique ordinaire (…) Ce qui contribuerait à redonner aux albums, sous des dehors électroniques, leur statut initial d’ « albums » tels qu’ils sont aujourd’hui proposés dans les différents points de vente, tant il est vrai que bon nombre de consommateurs aiment caresser les pochettes, objets de fétichisation, quand ils écoutent de la musique.

Dès lors, le potentiel tactile fétichiste (PTF) est préservé, réduit du coût de distribution du cartonnage.

Au moment où vous lisez ces lignes, la quasi-totalité de l’équipement requis est disponible dans les magasins ; il ne vous reste plus qu’à brancher le tout et mettre ainsi fin au marché discographique que nous connaissons aujourd’hui
».

Il y a vingt ans, Zappa planifiait les réseaux de pair à pair (peer to peer) comme alternative au marché discographique submergé. Et il est bien vrai que la totalité des œuvres musicales n’est visible nulle part. Qui n’a cherché en vain dans les bacs des disquaires le CD d’un artiste pas toujours underground, inscrit en pure perte tel nom d’album sur un site d’achat en ligne ? À l’évidence, l’édition phonographique est dans l’incapacité de répondre aux demandes les plus fines. Question de rentabilité, mais au détriment du nuancier culturel qui doit proposer l’ensemble des couleurs, la globalité des possibles de l’art.

Il y a vingt ans, Zappa planifiait les réseaux de pair à pair (peer to peer)
comme alternative au marché discographique submergé.


Celui qui s’était vu refusé par la compagnie Warner la réalisation d’un coffret 4 disques intitulé Läther avait montré, en décembre 1977, qu’il possédait un sens aigu de l’alternative. Puisque Warner s’était ingénié à débiter en tranches de saucisson un opus cohérent (et cela donnerait Zappa In New York, Studio Tan, Sleep Dirt et Orchestral Favorites), Zappa offrirait gratuitement le programme qu’il avait pointilleusement monté. Sur les ondes de la station Pasadena KROQ, il diffuse la version exacte de Läther après avoir déclaré au micro : « C’est Frank Zappa, je suis votre disc-jockey temporaire, prenez votre petit appareil à cassette et enregistrez cet album qui ne sera peut-être jamais disponible pour le grand public ».

Il n’est pas tout à fait certain que Frank Zappa eût approuvé le téléchargement illégal, mais cet ardent défenseur des libertés, actif contre le labeling (Parental Advisory : Explicit Content), soit le sticker apposé sur les supports (LP, CD, DVD) afin de signaler une supposée atteinte aux règles morales, n’aurait jamais embarqué sur un paquebot d’artistes convaincus que le droit d’auteur sera défendu au sein d’une société devenue un traquenard pour les aventuriers du Nouveau Monde numérique.

Compositeur, entertainist, auteur de chansons-pamphlets, cinéaste, guitariste remarquable, Frank Zappa (1940-1993) s’était, il est vrai, doublement engagé. D’une part, dans le déplacement des cloisons qui séparent les styles musicaux afin que la pensée respire. D’autre part, dans une lutte permanente contre la bureaucratie et ses toiles d’araignée qui compriment toujours plus la vie libre.


Guy Darol

Auteur d’une dizaine de livres dont plusieurs ouvrages consacrés à Frank Zappa, André Hardellet et Joseph Delteil, journaliste à Muziq, Jazz Magazine et Le Magazine des Livres, après avoir collaboré au Magazine Littéraire et à Libération, Guy Darol vit près de Morlaix. Retrouvez sur GuyDarol.fr
Frank Zappa, est son dernier livre, publié au Castor Astral, collection Castor Music, 2009.

Par Guy Darol, le vendredi 17 avril 2009 à 10:00:00 - 10 commentaires

Mots clés :
Frank - Zappa - inventer - partage

Réactions

Publié par Gilles

 

On ne parle jamaisd assez de Zappa. Merci.

Écrit le 17/04/2009 à 19:26

Répondre | Alerter

Publié par Pierre-Yves

 

Zappa a conçu tout cela non pas en 1989 (dans son autobiographie) mais en 1983 pour une tribune dans un magazine américain. Voici la V.O :
A PROPOSAL FOR A SYSTEM TO REPLACE
ORDINARY RECORD MERCHANDISING

- copyright 1983 by Frank Zappa -

Ordinary phonograph record merchandising as it exists today is a stupid process which concerns itself essentially with pieces of plastic, wrapped in pieces of cardboard.

These objects, in quantity, are heavy and expensive to ship.  The manufacturing process is complicated and crude.  Quality control for the stamping of the discs is an exercise in futility.  The system is subject to pilferage (as, in some instances, pressing 'over-runs' have been initiated, with the quantity pressed above the amount of the legitimate order removed from the premises and sold on the black market).

Dissatisfied customers routinely return records because they are warped and will not play.

Large numbers of people are employed in the field of 'record promotion' . . . these salaries are, for the most part, a waste of money.

New digital technology may eventually solve the warpage problem and provide the consumer with better quality sound in the form of Compact Discs [C.D.'s].  They are smaller, contain more music, and would, presumably cost less to ship . . . but, they are much more expensive to buy and manufacture.  To reproduce them, the consumer needs to purchase a digital device to replace his old hi-fi equipment (in the $700 price range).

The bulk of the promotional effort at every record company today is expended on "NEW MATERIAL" . . . the latest and the greatest of whatever the cocaine-tweezed A

Écrit le 14/06/2009 à 14:56

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Publié par suite de l\'article

 

A

Écrit le 14/06/2009 à 15:13

Répondre | Alerter

Publié par suite

 

the latest and the greatest of whatever the cocaine-tweezed A

Écrit le 14/06/2009 à 15:14

Répondre | Alerter

Publié par re suite

 

the latest and the greatest of whatever the cocaine-tweezed A

Écrit le 14/06/2009 à 15:14

Répondre | Alerter

Publié par suite

 

bon ca marche pas. désolé pour la fin de l'article

Écrit le 14/06/2009 à 15:15

Répondre | Alerter

Publié par KoZo

 

la suite de l'article :


The bulk of the promotional effort at every record company today is expended
on "NEW MATERIAL" . . . the latest and the greatest of whatever the
cocaine-tweezed A

Écrit le 15/06/2009 à 07:42

Répondre | Alerter

Publié par KoZo

 

la suite de l'article (pour de bon) :

The bulk of the promotional effort at every record company today is expended
on "NEW MATERIAL" . . . the latest and the greatest of whatever the
cocaine-tweezed A-R Brass has decided to inflict on everybody. More often
than not, these 'aesthetic decisions' result in mountains of useless
vinyl/cardboard artifacts which cannot be sold at any price, and are
therefore returned for disposal and recycling. These mistakes are
expensive.

Put aside momentarily the current method of operation and think what is
being wasted in terms of GREAT CATALOG ITEMS, squeezed out of the market
place because of limited rack space in retail outlets, and the insatiable
desire of quota-conscious company reps to fill every available niche with
THIS WEEK'S NEW RELEASES.

Every major record company has vaults full of (and perpetual rights to)
great recording by major artists in many categories which might still
provide enjoyment to music consumers if they were made available in the
right way. MUSIC CONSUMERS LIKE TO CONSUME MUSIC . . . NOT PIECES OF VINYL
WRAPPED IN PIECES OF CARDBOARD.

It is our proposal to take advantage of the POSITIVE ASPECTS of a NEGATIVE
TREND afflicting the record industry today: HOME TAPING via cassette of
material released on vinyl.

First of all, we must realize that the taping of albums is not motivated by
'stinginess' alone . . . if a consumer makes a home tape from a disc, that
copy will probably sound better than a commercially manufactured high-speed
dupe cassette, legitimately released by the company.

People today enjoy music more than ever before, and, they like to take it
with them wherever they go. THEY CAN HEAR THE DIFFERENCE BETWEEN GOOD
AUDIO AND BAD AUDIO . . . THEY CARE ABOUT THAT DIFFERENCE, AND THEY ARE
WILLING TO GO TO SOME TROUBLE AND EXPENSE TO HAVE HIGH QUALITY 'PORTABLE
AUDIO' TO USE AS 'WALLPAPER FOR THEIR LIFESTYLE'.



THE ANSWERS TO PERPLEXING QUESTIONS

presenting: "Q.C.I."

We propose to acquire the rights to digitally duplicate and store THE BEST
of every record company's difficult-to-move Quality Catalog Items [Q.C.I.],
store them in a central processing location, and have them accessible by
phone or cable TV, directly patchable into the user's home taping
appliances, with the option of direct digital-to-digital transfer to F-1
(SONY consumer level digital tape encoder), Beta Hi-Fi, or ordinary analog
cassette (requiring the installation of a rentable D-A converter in the
phone itself . . . the main chip is about $12).

All accounting for royalty payments, billing to the customer, etc. would be
automatic, built into the initial software for the system.

The consumer has the option of subscribing to one or more Interest
Categories, charged at a monthly rate, without regard for the quantity of
music he or she decides to tape.

Providing material in such quantity at a reduced cost could actually
diminish the desire to duplicate and store it, since it would be available
any time day or night.

Monthly listings could be provided by catalog, reducing the on-line storage
requirements of the computer. The entire service would be accessed by
phone, even if the local reception is via TV cable.

The advantage of the TV cable is: on those channels where nothing ever
seems to happen (there's about 70 of them in L.A.), a visualization of the
original cover art, including song lyrics, technical data, etc., could be
displayed while the transmission is in progress, giving the project an
electronic whiff of the original point-of-purchase merchandising built into
the album when it was 'an album', since there are many consumers who like to
fondle

Écrit le 15/06/2009 à 07:43

Répondre | Alerter

Publié par KoZo

 

...and fetish the packaging while the music is being played. In this
situation, Fondlement and Fetishism Potential [F.F.P.] is supplied, without
the cost of shipping tons of cardboard around.

We require a LARGE quantity of money and the services of a team of
mega-hackers to write the software for this system. Most of the hardware
devices are, even as you read this, available as off-the-shelf items, just
waiting to be plugged into each other so they can put an end to "THE RECORD
BUSINESS" as we now know it.

Écrit le 15/06/2009 à 07:45

Répondre | Alerter

Publié par KoZo

 

Voila. Pour info, c'est le "et commercial" qui fait planter les commentaires :)

Écrit le 15/06/2009 à 07:45

Répondre | Alerter

 

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