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Les retours en librairies : machine à produire, à défaut de créer

Par Nicolas Grondin, le dimanche 14 février 2010 à 10:38:41 - 5 commentaires

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Ma rencontre récente avec un jeune homme porteur de quelques questions sur le métier d’éditeur, qu’il entend embrasser - ô courageux inconscient ! -, m’a fait prendre conscience de la complète hébétude des béotiens quand on leur parle de « retours ». Qu’est-ce que c’est que cette bête-là ? Tout simplement une très grosse branche sur laquelle sont assis éditeurs, diffuseurs et libraires (de neuf), et que chacun d’entre eux s’emploie, à sa place, à scier avec application.

Cette histoire commence plus ou moins lorsque la Librairie générale française - filiale de Hachette - crée en 1953 de la collection Le Livre de Poche, qui lança réellement ce format en France. Pour faire passer la pilule aux libraires, qui rechignaient à vendre ces bouquins mal imprimés - et dont le prix faisait baisser les recettes, surtout -, Hachette proposa un « droit de retour »…

Saturne dévorant un de ses fils (Peter Paul Rubens, 1637).
Museo Nacional del Prado, Madrid
Le diffuseur passait un contrat(1) avec les libraires : ceux-ci recevaient les nouveautés du LdP, mais avaient le droit, après un délai convenu, de retourner les invendus ; un peu sur le modèle des détaillants de presse, en somme. D’ailleurs, comme ces derniers, pour certains titres, ils n’avaient même pas besoin de renvoyer les livres eux-mêmes, il leur suffisait d’expédier à Hachette les couvertures arrachées pour être crédités des « retours ». Les PUF pratiquaient aussi cet arrachage de couvertures pour leurs Que sais-je. Harlequin le pratique encore.

Le cycle que l’on commença ainsi à caresser allait vite devenir vicieux. Bientôt tout le monde se mit à proposer des « offices », et la pratique s’étendit aux ouvrages brochés en grand format. Tous ces contrats comportaient un « délai de garde ». Pour faire court : les libraires n’avaient pas le droit de retourner les ouvrages avant trois mois et, après un an, le diffuseur considérait que les livres ne pouvaient plus être retournés.

Je vous épargne le casse-tête comptable qui consiste à savoir qui finance qui, dans la mesure où les uns payent à 60 jours fin de mois, les autres à 90 jours, les retours étant crédités 60 jours après leur reconnaissance, et… Bref, je vous assure que ce n’est pas triste !

Une fois disparue la génération de libraires qui avait vu naître ces changements dans les pratiques commerciales, leurs successeurs prirent ses usages comme allant de soi, alors que cette caractéristique est unique dans le monde du commerce, qu’elle conduit à des aberrations grotesques. Par exemple, lorsque vous entrez aujourd’hui dans une librairie de neuf, 80 % des livres que vous avez sous les yeux n’appartiennent pas au libraire, mais aux diffuseurs avec lesquels il est en compte. Et encore s’agit-il là d’une bonne librairie, car alors les 20 % restant représenteraient le « fonds ». Ce qui est loin d’être la norme.

De mon point de vue, l’un des effets pervers de la loi Lang(2) fut d’augmenter encore ces incongruités. Une fois la loi votée, le 10 août 1981, le prix était donc fixé par l’éditeur, et imposé sur tout le territoire, quel que soit le point de vente - avec les impossibilités que cela suppose : quid de la librairie martiniquaise ? La seule façon d’augmenter sa marge consista donc pour le libraire à obtenir de meilleures remises auprès du diffuseur. Lequel avait dès lors beau jeu de leur en proposer de plus importantes… à condition qu’ils acceptassent plus d’offices, offices qui allaient s’étendre désormais à quasiment toute la production, et à - pratiquement - tous les diffuseurs.
Ils permirent surtout aux diffuseurs - et derrière eux aux éditeurs qu’ils diffusaient - de mieux rationaliser leur gestion, nirvana de tous les actionnaires qui se précipitaient vers l’industrie du Livre, réputée stable.


En effet, plus ce système était efficace, mieux on savait combien allait rapporter tel ouvrage mis « à l’office » à un nombre d’exemplaires déterminé par avance. Tel ouvrage sera placé à 1 000, à 5 000 ou à 10 000 copies, réparties sur les différentes librairies « en office ». Il suffit alors d’appliquer un ratio moyen de retours probables, un autre de réassorts espérés, et on obtient une fourchette assez précise de ce que rapportera le produit. C’est magique ! Les contrôleurs de gestion devinrent plus nombreux que les éditeurs.

La troisième génération de libraires alla plus loin. L’écrasante majorité n’admettait pas que quelques diffuseurs indépendants résistent encore à la pratique de l’office, et préfèrent toujours - les naïfs ! - envoyer leurs représentants sur les routes présenter les parutions à venir. Mieux : les « délais de garde » et autres contraintes de temps qu’imposait l’office volèrent en éclat.

Comme certains diffuseurs prirent des libertés avec les contrats - plutôt que d’envoyer deux exemplaires de tel best-seller supposé, on envoyait deux… présentoirs de cinq ! -, les libraires ne se privèrent pas de faire leurs accrocs aux engagements. Ils renvoyaient les livres au bout d’un mois, voire sans ouvrir les cartons, et la première partie de la rencontre régulière entre le libraire et le représentant consista désormais en « cérémonie des retours » : la pile de rossignols oubliés dans les rayons pour lesquels il fallait signer une Autorisation de retour. Un diffuseur — Harmonia Mundi pour ne pas le nommer — accorda même le droit de retour intégral sur son catalogue et la mensualisation des traites, désormais identiques chaque mois et équilibrées en fin d’exercice.

Autant dire que la durée de vie des livres en librairie tient maintenant plus du string que de la combinaison de Bonne-Maman… La déresponsabilisation des libraires est désormais totale : le choix qu’ils ont sur la nature et la couleur de leur stock, seule manière pourtant de se démarquer de la distribution de masse, est de plus en plus restreint. Alors, les livres valsent, vont et viennent, les uns chassant les autres à la vitesse de steaks sous vide au rayon frais. Ils sont devenus une classe particulière de manutentionnaire spécialisé, dont le souci de standardisation les incite à se cantonner aux cinq grands diffuseurs… Les autres, ils n’auront pas le temps de faire les retours.

Ces deux dernières décennies, le taux de retour moyen est passé de 12 à 35 % ! Et les éditeurs, à la fois otages et complice de leur diffuseur(3), ne sont pas exempts de torts dans cet engrenage stupide. Bien au contraire, ils alimentent allègrement cette machine à perdre qui court pour fuir son ombre. Maintenant que leurs contrôleurs de gestion « savent » combien de pognon est susceptible de générer le prochain produit, les éditeurs financent les retours du précédent produit avec les offices du produit suivant, s’obligeant par là à produire pour continuer à… produire.

À défaut de créer.

Nicolas Grondin est éditeur à L'Arganier.

1. Dit contrat d’office. Le mot « office » est resté dans la profession pour désigner les envois systématiques de nouveautés des diffuseurs aux libraires.
2. Qu’il vaudrait mieux appeler « loi Lindon », tant l’ancien éditeur de Minuit a œuvré pour qu’elle voit le jour.
3. Syndrome de Stockholm, peut-être ?

Par Nicolas Grondin, le dimanche 14 février 2010 à 10:38:41 - 5 commentaires

Mots clés :
retours - librairies - machine - produire

Réactions

Publié par Christophe Dupuis

 

Bonjour
Voici un billet publié sur le blog livres de Libé il y a quelques temps, histoire de dire qu'il est possible d'arriver à faire son boulot

La surproduction éditoriale?


Ha, cette avalanche de livres qui encombrent les rayons, quelle triste vie? Pour beaucoup, ça fait partie du jeu (il serait vraiment temps de remettre ce foutu circuit du livre à plat), pour le libraire, c?est l?enfer? que ce soit au niveau de la place ou à celui de sa trésorerie?


La surproduction éditoriale touche tous les secteurs de l?édition (pour vous en convaincre, prenez le sujet le plus pointu auquel vous pensez et regardez combien de livres sont sortis dessus en 2008) et le polar en fait les frais actuellement. C?est pas dur à comprendre, dès qu?un secteur marche bien, les éditeurs s?y engouffrent (souvent avec une méconnaissance assez surprenante).
Alors, le polar et la surproduction, comment ça marche ? Pour nous, ça va, merci (enfin tout n?est pas rose, mais au moins on a réussi à fermer le robinet des nouveautés). On résiste de notre côté en refusant les offices (les nouveautés en vrac que vous envoient les éditeurs) et en travaillant bien avec nos représentants (des gens de qualité, qui connaissent leur métier, qui savent de quoi ils parlent? ce qui se perd de plus en plus ? je n?ose pas imaginer ce qui va m?arriver le jour où mon repré de chez Gallimard partira). Ce qui fait qu?on prend peu de titres (un tri drastique pourrait-on dire), mais en connaissance de cause et en sachant qu?on pourra les défendre. C?est plus dur comme métier, faut chercher l?information et lire les livres qu?on veut vendre pour être à même d?en parler? mais quitte à peu gagner d?argent, autant se faire plaisir?
En plus, on ne court pas après la nouveauté, on ne vend que ce qu?on aime et quand on aime, on ne compte pas. Pour exemple, le magnifique ?Le feu sur la montagne?, d?Edward Abbey, paru chez Gallmeister en janvier 2008, est resté sur notre table toute l?année. C?est ça, à mon avis être libraire aujourd?hui. Poser sa patte sur sa librairie, faire des choix, les assumer et essayer de présenter des rayons qui ressemblent à quelque chose? Car sinon, à quoi bon faire ce métier. Etre un ?pousse-livre? ? recevoir des tonnes de livres dont on ne sait que faire ? qu?on ne sait où ranger ? qu?on vire des tables tous les mois car les nouveautés suivantes arrivent ? courir après les opérations commerciales qu?on voit dans toutes les librairies au même moment ? vérifier la liste des best seller des journaux pour savoir que vendre ? N?avoir que des produits calibrés susceptibles de plaire au fameux client moyen ? stop, stop, stop? C?est pas comme ça qu?on voit le métier à la librairie.
Et n?y voyez aucun sentiment de supériorité, d?élitisme ou de snobisme (j?anticipe car depuis 9 ans que je fais ça, j?en ai entendu de toutes les couleurs), c?est juste ma conception de la librairie. Il y a plus de 62 000 livres (tous secteurs confondus, of course) qui sont sortis l?année dernière et je ne sais combien de polars (les statistiques sont trop déprimantes). Notre idée c?est juste défendre des titres qu?on aime et tenter de les faire lire au lecteur. C?est pas toujours facile : il y a un très bon papier sur ce site sur ?La confrérie des mutilés?, magnifique livre, mais il faut trouver le lecteur? on cherche, on cherche et ça fait partie des livres qui, je trouve, résument bien notre engagement à la librairie.

Christophe Dupuis
www.entre2noirs.com

Écrit le 14/02/2010 à 15:29

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Publié par Nicolas Grondin

 

@ Christophe.
Bien sûr, je connais aussi nombre de libraires qui continuent à faire leur boulot, à nager contre le courant en s'accrochant aux branches, mais? c'est loin d'être la majorité, et la loi des nombres veut qu'un éditeur indépendant qui refuse de rentrer dans cet engrenage? meurt.

Écrit le 14/02/2010 à 17:07

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Publié par christiane

 

Bonjour,
juste une petite saute d'humeur dans un premier temps, avec un stock moyen de 180000? et des échéances à 30 et 60j en moyenne de 15000 à 20000? je ne crois pas que l'on puisse considérer que 80% du stock des petites librairies appartiennent aux éditeurs ou aux distributeurs.
Vous êtes un "petit" éditeur, comme ils sont habilement nommés dans le métier, et je suis une "petite" libraire, pour la même raison, vous oubliez de dire que si je veux un compte "ouvert"( c'est à dire - pour les profanes- que je puisse commander sans avoir à passer par une facture proforma et un règlement anticipé chez vous ou chez un de vos confrères)il me faudra investir dans un stock minimum,de montant variable (en moyenne 300?) et assurer un montant annuel de vente minimum pour garder ce compte.
J'essaie de travailler avec un certain nombre de vos confrères, mais ceux -ci ne se rendent pas compte que nous sommes toute la journée en vente active, pas assis dans un bureau,et quand vous recevez un coup de téléphone pour faire l'état d'un stock réparti sur la totalité de votre surface de vente en plein coup de feu et qu'en plus vous vous faites engueuler parce que vous ne savez pas , de tête, où sont les livres, cela à de quoi vous rebutez.Et beaucoupde mes confrères renoncent.
Personnellement je travaille très régulièrement avec Cheyne éditeur, l'editeur passe une àdeux fois par an, pointe les livres, reprend ce qui n'a pas marché et nous discutons du réassort ensemble. La coopération est totale, et chacun est satisfait. de même avec La Boucle, et quelques autres. Mais voilà , "les naïfs", ils font l'effort de se déplacer et venir me parler,pas de rester dans un fauteuil de bureau plus ou moins confortable.
Je pratique depuis 13 ans, et je rêve de ne plus avoir de retour à faire (j'aurais enfin mes dimanches de libres pour souffler un peu, et j'épargnerais des charges qui me permettraient d'avoir un revenu au dessus du seuil de pauvreté), mais pour cela il faudrait que les éditeurs retournent aux fondements de leur métier (qu'ils nous ont pris à nous libraires, à l'époque nous éditions nos vrais coups de coeur de qualité et avec soins (temps largement révolus)) à savoir publier des ouvrages lisibles, de bonne qualité, et en nombre défendable ( les gros éditeurs vont me dire que leur taux de publication diminue, c'est vrai, mais combien de nouvelles maisons d'édition ( essaimées des majeures) ont vu le jour ces dernières années?.Cela nous permettrait de faire notre travail correctement.
Il y a beaucoup à dire sur la filière du livre et ses acteurs.Mais là je dois retourner faire mes commandes et vérifier les fameux retours qui partiront demain.
cordialement
Christiane Guret, librairie Mise en page, Lyon

Écrit le 15/02/2010 à 10:47

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Publié par Jack Noudila

 

Merci à Nicolas Grondin de remettre les pendules à l'heure.
Oui, il y a un problème avec les retours et une surproduction de qualité hélas trop souvent médiocre.
Ces problèmes étaient moins visibles quand toutes les classes d'âge lisaient (avant l'avènement de l'image).
Les libraires disparaissent lentement avec la complicité de certains élus qui aident à installer un centre culturel (sic !) Leclerc, Cultura ou autre dans une ville où survivaient des libraires indépendants. Les inconscients parlent du livre numérique, non-sans le plus absolu. Et il n'y a plus de pognon, excepté dans quelques rares lieux chasses gardées des Majors.
L'habitude des retours pénalisent les petits éditeurs (dont je suis) qui tentent de faire de la qualité. Toute la chaîne du livre est malade, excepté les financiers qui possèdent les Majors ; qui vendront le jour où tout se cassera la gueule. Des représentants, cela coûte cher pour pas grand chose si 70% des libraires ne jouent le jeu qu'avec les Majors et ne savent pas conseiller la clientèle. Tout cela va plus loin que le livre et il ne faut pas se voiler les yeux, c'est une crise de civilisation que nous vivons, particulièrement dans les pays occidentaux en voie de tiers-mondialisation. Je ne sais pas comment se porte le livre en Amérique du Sud, si quelqu'un a des infos...

Écrit le 16/02/2010 à 13:26

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Publié par gribouille

 

Bonjour,
Du fond de ma petite librairie de province,dans mon petit village breton : je résiste depuis deux ans.
Dès notre ouverture, j'ai refusé tous les offices. Mes remises sont moins importantes, mais mes retours sont moins conséquents et je vais essayer de gagner à l'usure, en renegociant tous les ans un petit point supplémentaire.
Les gros éditeurs et les distributeurs sont en effet gerés, comme la majorité des entreprises françaises, par des financiers.... ce qui veut dire :
- Qualité de la production: 0
- chaine d'approvisionnement: 0
- Qualité du service clients : 0
- Délocalisation de la production : 20/20.

Nous sommes, nous les libraires et les supermarchés du culturel: les banquiers de l'industrie du livre, nous ne jouons seulement pas dans la même cour, car nos banquiers à nous, petits libraires, sont moins consciliants que ceux de LECLERC, de la FNAC ou de CULTURA.
Les INDUSTRIELS du livre vivent au XXI siecle, mais infligent à leurs libraires une politique commerciale digne des temps feaudaux, la seule politique des remises a été pour moi une surprise totale (je ne suis libraire que depuis deux ans, oui, j'avoue ne pas faire partie du serail) Comment, en 2010, un fournisseur peut-il se cacher derrière des règles d'usage moyenâgeuses en terme de conditions commerciales et vous refuser ainsi toute possibilité de vivre de votre travail. (% pour la qualité du fond, % pour la qualité du libraire, % pour le taux de retours, librairies de niveau 1, de niveau 2... ) Le prix du livre est fixe, c'est une bonne chose, mais le coût du livre pour le libraire ! comment voulez-vous faire vivre une librairie avec 32
% de remise ! remise pas marge !
Les grandes enseignes alimentaires prennent conscience depuis quelques temps de la fuite de leurs clientèle urbaine vers les magasins de centre ville ou de quartier, ils créent des sous-enseignes pour se réimplanter en centre ville. LES INDUSTRIELS DU LIVRE, eux n'ont pas encore compris et tuent leurs libraires à petit feu au profit de la grande distribution plus à même de vendre des PRODUITS à des CIBLES, ou alors ils oeuvrent pour faire la part belle aux futures librairies LECLERC de quartier.
Il est certe temps de remettre toute ces pratiques à plat pour que nous puissions enfin nous consacrer à notre metier et proposer à nos clients, le meilleur et non la soupe.
Marie anne BINIO JULIEN
LIBRAIRIE GRIBOUILLE
MUZILLAC

Écrit le 17/02/2010 à 20:20

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