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Mark Z. Danielewski, la future rupture de la poésie américaine

Portrait en pleine page d'un authentique mage

Par Norkhat,Le jeudi 26 avril 2012 à 10:51:56 - 1 commentaire

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En 2000, Daniel Z. Danielewski publia House of Leaves, traduit par Claro chez Denoël (la Maison des Feuilles) un pavé, un labyrinthe, un livre cachant un livre, livrant un documentaire sur une maison plus grande de l'intérieur que de l'extérieur. Un ouvrage costaud, la véritable rencontre de Proust avec Lovecraft-sous-acide et surtout, un des plus inespérés succès de littérature moderne aux USA. Ce livre aura attiré des lecteurs de tous âges, des teenagers comme des chercheurs en épistémologie — mais le constat est simple : il y en a pour tout le monde.

 

Les photos que l'on peut glaner sur internet montrent à peine quelques facettes de ce livre dont vous n'êtes pas le héros mais le navigateur, entre plusieurs niveaux de narration, de notes, d'appendices et de lettres : le feuilleter suffit à savoir qu'on est parti pour une expérience de littérature hors-norme. De ces lectures qui font la différence dans la vie d'un lecteur.

 

Il existe un forum, Houseofleaves.com, lancé par l'auteur qui n'y intervient pourtant jamais. Ce site a dû produire en 10 ans plus de 10 000 pages de recherches, de débats labyrinthique, d'exégèse et de décryptages — aussi passionnant que le livre et formant sa chambre d'écho mouvementée : certains sont venus pour élucider des mystères, d'autres raconter leur cauchemar, certaines chronologies sur les personnages ou les mythologies impliquées se sont constituées pendant des années pour nourrir le nouveau venu... Le tout avec son quota de flame-wars et de personnages hauts en couleur.

 

Genette, ce grand lecteur, parlait d'un anywhere out of the book pour parler des traces écrites généré par un livre — inspiré du anywhere out of the World de Baudelaire : ce forum virtuel donne une démonstration éclatante de cette lecture que l'on dit sociale, se subdivisant en sections pour chaque nouvelle traduction du livre, pour chaque nouvel ouvrage publié. Alors qu'il existe des réseaux sociaux consacrés aux lecteurs, voici un pendant numérique qui met en réseau une somme incroyable de lecture, de parcours de lecteurs, qui pourront tout aussi bien altérer profondément le votre, car entre les références passionnantes à des ouvrages qui n'existent pas et les allusions persistantes à un incroyable nombre de livres du monde réel, personne n'a encore pu tout lire ou relier.

 

Voici le prototype du livre qui vaut le papier sur lequel il est imprimé puisqu'il explore l'épaisseur de l'objet-livre et pourtant son auteur est très au fait du numérique (en premier lieu, parce que ses outils de composition le sont, et que l'oeuvre avant d'être publié avait circulé par fragments sur le net). En France, les tirages de la Maison des Feuilles ont vite été épuisés et son éditeur ne semblant manifester aucune intention de le réimprimer, l'auteur n'exclue pas le développement de versions numériques quitte à les faire évoluer avec le temps.

 

Only Revolution, une lecture à deux voix

 

 

Mais pour ses prochains projets littéraires, il n'est pas exclu qu'il fasse du full-digital. En tout cas, ça le travaille, et si des auteurs comme lui s'y mettent, ça promet du très très lourd... Parce que pour faire de la littérature non-linéaire, il est bon d'avoir des gimmicks hypertextuels, de clairsemer son oeuvre de renvois ou de bifurcations mais encore faut-il avoir l'endurance artistique de produire une oeuvre où tous les chemins possibles sont aussi terriblement puissants. He's that kind of guy.

 

Son second opus, une épopée en vers libre de 360 pages appelée Only Revolutions s'inscrit parmi les des plus beaux poèmes de la langue américaine. Sortie en 2006 il est lui aussi traduit par Claro chez Denöel sous le titre O Révolutions. De fait je ne vois rien qui m'empêche de l'appeler épopée, un genre dont on avait plus entendu parler depuis longtemps, et dont le souffle revigore tout ce qu'il pouvait y avoir d'étouffement ou d'épuisement dans la littérature "post-moderne". Ainsi la timeline s'étire de 1868 à 2068, le langage s'adaptant au temps, mais l'histoire, elle, ne parle que de deux adolescents amoureux en cavale à travers tous les USA, l'année de leurs 16 ans... une échappée belle qui les propulse au panthéon de ces fuyards légendaires : Pierrot & Marianne, Sailor & Lula, Bonnie & Clyde sans qu'on sache qui des deux conduit et qui est The Passenger.

 

Bref, c'est un extra-terrestre de l'édition, avec sa double narration et sa mise en page somptueuse : on peut rentrer par les deux faces du livre, il n'y a pas de quatrième de couv' ! C'est l'équivalent d'un canon pour piano de Bach imprimé sur un ruban de Möbius tatouée d'une Highway 66 et d'un point de singularité. De la littérature de folie, évidemment, mais c'est extrêmement rare de trouver quelqu'un qui fasse de la typo expérimentale en écrivant aussi bien.

 

Pour une lecture francophone, House of Leaves représente un sacré défi, ça prend autant les tripes que les lobes du cerveau — mais ça vaut largement le détour (son éditeur US le vend à quelque chose comme 10 $ je ne sais même pas comment c'est possible économiquement ;-).

 

Le pitch de son prochain livre tient sur un ticket de métro "c'est l'histoire d'une petite fille qui trouve un chaton" — quand on sait qu'il en promet 27 volumes, cela laisse rêveur. La forme est du reste à surveiller de très près : il pense à une écriture en 3 saisons — comme pour une série TV, dans la lignée des serials de Dickens, avec à la clef un gros contrat auprès du Los Angeles Times pour publier les épisodes et les artworks sur support mobiles & papier.

 

The Familiar est annoncé pour 2014 pour le début de la première Saison ("Mais où diable en serons nous en 2014" se demande MZD — une publication numérique anticipée n'est donc pas à exclure, j'espère que les processus de traduction, pour cette forme originale, en seront accélérés). Et même ce terme n'est pas innocent dans la bouche de MZD quand on sait le travail qu'il a effectué sur le passage du temps dans Only Revolutions, de snowsurrounded à sunnyastounded.

 

Arrivera-t-il à accrocher des lectures dans sa toile périodique aussi bien que dans HoL, ce monstre de bouquin ? On verra... en tout cas, ça va dépoter un max.

 

 

Retrouver @norkhat sur Twitter

 

ou sur son blog Norkhat "j'y tisse un projet-pieuvre pour et par le numérique, on ne ressort pas indemne d'une rencontre IRL avec ce démon des lettres."

Pour approfondir



Réactions

Publié par dgrv

 

That's some heavy motherfucking poetry stuff !

On a hâte de vivre la poésie au temps moderne.

Écrit le 26/04/2012 à 13:00

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