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S'affranchir de sa langue maternelle, première des désobéissances

«Je ne suis pas une femme de lettres danoise d'expression française !», Pia Petersen vs Wikipédia

«J'écris ce que je veux, comme je veux et dans la langue que je veux», Matthias Nawrat

Le jeudi 26 juin 2014 à 09:12:03 - 0 commentaire

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Pia Petersen et Matthias Nawrat ont en commun d'écrire dans une langue qui n'est pas leur langue maternelle, mais pas seulement… Invités du cycle Passeurs de langues proposé par le Goethe Institut à Paris, ils ont évoqué les années d'apprentissage de leur langue d'écriture et réfléchi ensemble à l'injonction de « rester proche de ses origines ».

 

 

 

 Pia Petersen

 

« Comment peut-on empêcher quelqu'un de vivre là où il veut, ou de parler la langue qu'il veut ? Au nom de quoi ? Est-ce qu'une langue peut appartenir à une personne ? A-t-on un droit de propriété parce qu'on est né dans une langue ? », s'interroge l'héroïne de Pia Petersen dans son dernier roman Mon nom est Dieu (Plon, 2014). Morgane, journaliste à Los Angeles, est chargée par un personnage célèbre –Dieu !- d'écrire sa biographie.

 

Une fable grinçante, prétexte pour Pia Petersen à écrire tout le mal qu'elle pense d'une société déshumanisée, tout autant que dépourvue de spiritualité, où l'on est identifié par ses racines. « Dans les médias, l'origine est très exploitée. On doit en rester proches. Cela fonctionne comme une idéologie », poursuit l'auteure qui a fui le Danemark à l'âge de 16 ans et quitté la langue danoise –« une langue où je ne pouvais pas penser »- pour le français. Elle a depuis lors publié une dizaine de romans, la plupart chez Actes Sud.

 

Le droit de ne pas évoquer ses racines

 

Matthias Nawrat, jeune auteur allemand d'origine polonaise, rebondit sur sa pensée et témoigne :

«Après une lecture publique, une dame est venue me dire à quel point elle était déçue que rien dans mon roman n'évoque mes racines polonaises. Mais je suis un être humain avant d'être polonais ou allemand. J'écris ce que je veux, comme je veux, dans la langue que je veux !». Arrivé de Pologne à l'âge de 10 ans, il apprend l'allemand en imitant les autres enfants sans comprendre et en lisant –beaucoup- ce qui lui vaut de meilleures notes en dictée que ses camarades de classe.

 

« J'étais fasciné par l'aspect visuel de la langue, les sommets et les vallées du moindre nom commun, et par sa musicalité. J'essaie à présent dans mon écriture de retrouver cet étonnement d'enfant », explique l'auteur qui a reçu l'an passé le prix Edelbert von Chamisso, décerné à un écrivain d'expression allemande dont l'allemand n'est pas la langue maternelle. Dans une note biographique, il assure que «regarder la langue par le prisme du polonais me permet de voir derrière les mots, là où des plantes inconnues croissent peut-être à l'ombre. Trouver ce qui est étranger dans une langue qui m'est devenue familière et le montrer au grand jour. »

 

Je suis étrangère partout, en terrain inconnu tout le temps

 

« Je suis en terrain inconnu tout le temps, étrangère partout et toujours incertaine. Je n'ai pas plusieurs langues, mais aucune », explique Pia Petersen avec une pointe d'accent indéfinissable qui ne trahit, bien sûr, rien de ses origines. Cette incertitude ne l'empêche pas de revendiquer le droit de « malmener la langue comme elle veut », elle qui a décidé à l'âge de 7 ans qu'elle serait écrivain, « pour libérer le verbe » précisait la carte postale laissée à ses parents, puis qu'elle écrirait en français.

 

« J'ai tardé à écrire, mais je me suis toujours tenue dans une disponibilité totale», poursuit-elle. Ainsi n'a-t-elle jamais signé de contrat de travail avant que Raymond Jean, auteur du roman La lectrice, ne s'enthousiasme pour un de ses premiers textes et la présente à Hubert Nyssen. Elle adresse d'ailleurs à la fin de son roman ses remerciements  à « toute l'équipe d'Actes Sud qui me trouve toujours un bureau où je peux écrire ».

 

Échapper à l'autorité de la langue unique

 

« Quand on habite d'autres langues, on échappe à ce qui fait autorité dans une seule. Pour un polyglotte, il n'y a plus d'autorité possible, ni unicité, ni vérité unique», poursuit Pia Petersen. Celle-ci continue de s'étonner que l'idée de dieu puisse rester aussi puissante dans notre société. Elle constate : « Toute l'économie est fondée sur l'Ancien Testament qui n'est qu'un roman. Cela est bien la preuve de l'importance de la littérature et des mythes fondateurs ».

 

« Quels sont les récits mis à disposition des gens dans notre société ? » s'interroge plus avant Matthias Nawrat, qui met en scène dans son roman Unternehmer * une famille organisée comme une entreprise capitaliste, où le bras du fils est sacrifié au bénéfice de l'activité de recyclage industriel familiale, où le père nomme la fille "employée du mois", où le rêve d'ailleurs est sans cesse repoussé car il faut réinvestir. « Dans mon roman, le fils répète les mots du père, mais ce sont des enveloppes vidées de leur signification. Le fait de placer cette langue là où elle n'est pas, dans la bouche des enfants, et dans un lieu censé être préservé, la Forêt Noire, permet de démasquer la rhétorique du capitalisme alors qu'elle passerait inaperçue dans le monde de l'entreprise».

 

Une parabole du peuple travailleur et une sombre déclaration d'amour à la Forêt Noire, à découvrir quand le livre aura trouvé son passeur de langue en français…

 

* Entrepreneur

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