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Exclusif : 'La concurrence sur les prix détruit le secteur culturel' (Alexander Skipis)

Le jeudi 17 octobre 2013 à 14:11:34 - 3 commentaires

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Alexander Skipis est le Directeur général de la Fédération allemande du Commerce du Livre (Börsenverein des Deutschen Buchhandels). Évidemment présent à la Foire du Livre de Francfort, nous l'avons rencontré pour évoquer avec lui la situation du livre au niveau européen, et notamment face aux nouvelles pratiques culturelles.

 

 

Pouvez-vous me parler de la campagne « Vorsicht Buch! », qui a été menée en librairie et en association avec les éditeurs ? Pourquoi cette campagne ? Avez-vous également des premiers résultats à communiquer ?


Nous menons la campagne « Vorsicht Buch! » depuis six mois et elle rencontre énormément de succès. L'idée, c'est que le livre est encore profondément ancré dans la société, mais qu'il fait face à une concurrence médiatique rude, entre Internet, le numérique, et bien entendu la télévision et la radio. Nous voulons que les gens remarquent qu'un livre offre une multitude de choix, une multitude d'émotions, il nous plonge dans un monde inconnu et captivant. Nous avons choisi « Vorsicht Buch!» (« Attention, livre ! »), pour mettre en garde, en faisant un clin d'oeil au fait que le livre peut vous saisir et vous changer.

 

Comme je l'ai dit, la campagne est très réussie. En six mois, nous avons augmenté de manière impressionnante le nombre de contacts avec la clientèle : près de 300 millions de retours nous ont été faits. Avec notre campagne, nous sommes parvenus à l'équivalent de 3 millions d'euros de budget qui auraient dû être dépensés, pour obtenir le même nombre d'affichages. Cela signifie que nous avons réussi à atteindre notre cœur de cible, la classe moyenne. 

 

 Frankfurt Book Fair - Vorsicht Buch

« Les livres retournent votre façon de voir le monde », campagne Vorsicht Buch à Francfort

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Les résultats d'une étude récente montrent qu'un Allemand sur cinq a déjà lu un livre numérique sur tablette. Pensez-vous que ces livres numériques peuvent devenir une force pour les libraires allemands et être un nouveau moyen d'attirer de la clientèle ?


Le livre numérique est une superbe opportunité pour notre secteur. C'est une chance pour développer le marché et c'est aussi un moyen de développer le contenu même des livres. La diffusion du livre est évidemment facilitée : on peut lire partout et ce qu'on veut, dès qu'on a une petite tablette.

 

En ce qui concerne le contenu, il y a des modèles commerciaux captivants qui se développent. Il existe des livres enrichis, par exemple avec des documents filmés, des manuels, des notes de bas de page sur lesquelles on peut cliquer et qu'on peut lire immédiatement... C'est passionnant. La numérisation permet aussi de mettre en place un mouvement de lecture sociale, c'est-à-dire qu'on peut désormais lire en communauté : les gens échangent sur leur lecture, se font des remarques, conseillent des passages... C'est plus ou moins ce qui se faisait avant dans les clubs de lecture, mais désormais, on peut le faire de manière électronique, ce qui supprime toutes les frontières. En définitive, le livre numérique est une grande chance pour nous.

 

 

Le gouvernement français réfléchit actuellement à la possibilité de créer une loi du prix unique du livre, afin d'améliorer les conditions de vente et de réduire les avantages d'Amazon, comme la remise de 5 % et les frais de ports offerts. En Allemagne, pensez-vous qu'une telle réflexion devrait débuter ?


Je dois faire un grand compliment aux Français. Votre façon de protéger et de développer le secteur culturel est un modèle. Vous avez compris que la culture a besoin de protections et d'être encadrée. C'est ainsi que la diversité et la qualité culturelle peuvent être maintenues. Les Américains ont une toute autre conception. Pour eux, c'est le marché qui doit diriger le secteur culturel. Mais la concurrence sur les prix détruit ce secteur. C'est pour ça que je trouve extrêmement important que les prix soient protégés et de montrer que le marché, avec ses tendances au monopole, finit par dérégler toute l'infrastructure culturelle.

 

 

Alexander Skipis

Alexander Skipis (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

La concurrence entre Amazon et les librairies est vraiment inquiétante. Amazon paye ses impôts au Luxembourg et délaisse les infrastructures dans les pays où il fait ses affaires. Ça ne doit pas se passer comme ça. L'Union européenne devrait intervenir pour changer cette situation.

 

Autrement, en ce qui concerne le prix des livres numériques, il y a en Allemagne, exactement comme en France, le souci de limiter et d'encadrer le prix unique du livre, pour que personne ne reste sur le carreau. De mon point de vue, la France est vraiment un exemple dans ce domaine. Le pays a établi des règles qui peuvent être suivies dans le monde entier. Mais ça n'a pas trop plu à l'Union européenne. Ils veulent entreprendre des actions à ce sujet, mais pour le moment, ils gardent le silence sur la question.

 

Le prix unique pour les livres numériques est aussi important pour les livres imprimés. C'est pourquoi nous ne travaillons pas seulement à ce que ce prix unique du livre s'applique dans tout le pays, mais aussi à l'international.

 

Les pays européens, dont l'Allemagne, ont fait plusieurs propositions à la Commission européenne, pour encadrer le commerce du livre. Pourquoi ce commerce devrait-il bénéficier d'un traitement à part, par rapport par exemple au commerce de la musique ou du cinéma ?

 

Les marchés de la musique et du cinéma ont d'autres conditions. Je peux encore prendre l'exemple de la France. Dans votre pays, vous avez depuis des années des aides pour le cinéma qui sont très différentes de ce qui se fait ailleurs et vous êtes parvenus à ce qu'elles soient toujours distribuées à des films français. C'est fascinant. Face au développement du cinéma mainstream, avec de plus en plus de films américains consommés dans le monde entier, cela constitue une mesure de protection pour le secteur cinématographique.

 

Mettre en place des protections similaires pour le domaine du livre, c'est extrêmement important. Le livre avait ses propres aides à l'origine. On peut par exemple penser à certaines maisons d'édition, qui non seulement éditent des livres en pensant vendre des milliers voire des millions d'exemplaires, mais qui sortent aussi des livres parce qu'elles sont convaincues que c'est ce qu'elles doivent faire, parce que c'est important. C'est complètement différent quand on achète une machine à laver. Avec les livres, c'est un contenu qui est véhiculé. Les gens qui travaillent dans le domaine du livre sont des passionnés et ils veulent apporter du contenu aux gens. De cette façon, une compétition sur les prix dans ce domaine est en fait mortelle. C'est pourquoi l'idée d'un prix unique sur les livres est née. En Allemagne, depuis 2002, le prix unique du livre a été fixé par la loi et le parlement l'a ratifiée à l'unanimité, cela signifie que tous les partis ont considéré que c'était important.

 

 

 

 

Il y a quelques semaines, le site pirate TorBoox a souhaité collaborer avec les éditeurs allemands. Il proposait que vous travailliez avec eux ou sinon vous seriez voués à disparaître. Que leur répondez-vous ? Est-ce qu'un changement de modèle économique pour la vente du livre numérique est nécessaire ?


Ce qui est sûr, c'est que nous ne travaillerons pas avec des criminels. TorBooks est une plateforme criminelle qui enfreint la loi, non seulement pour gagner de l'argent, mais aussi pour gagner en popularité. Cela ne doit pas se passer comme ça.

 

Nous pensons naturellement à la façon dont les livres numériques doivent être proposés sur le marché et à leur prix. Nous devons aussi revenir sur leurs conditions d'encadrement. Nous avons besoin de beaucoup d'investissements dans le domaine des livres numériques, et nous n'avons pas de réduction de la T.V.A. sur ces livres. Cela signifie que les livres numériques sont déjà en soi 30 % plus chers que les livres imprimés.

 

Mais les éditeurs développent néanmoins des modèles commerciaux non seulement pour la vente des livres numériques, mais aussi pour leur conception, en se demandant : « Qu'est-ce que le client souhaite ? Qu'est-ce qu'une bonne offre pour lui ? » Ce sont les conditions actuelles du marché, et à partir de celles-ci, nous construisons une économie de marché et nos maisons d'édition s'orientent de manière intensive dans cette direction. 

 

Propos recueillis à Francfort le 12 octobre 2013.

Vielen dank à Mathilde Doiezie, pour la traduction.

photo Oury Antoine

   

Rédacteur en chef adjoint. Créateur du Juke-Books littéraire. Sensible aux questions sociales. A l'écoute sur http://www.coupdoreille.fr

 

Mots clés :
Alexander Skipis - Börsenverein des Deutsche - Buchhandels - Allemagne



Réactions

Publié par Moggio

 

Bla-bla classique de lobbyiste aux intérêts privés bien compris (avec complet détestable sur de soi-disant criminels) qui, bien entendu, vous explique que son secteur d'activité est très très très spécifique et pas du tout, mais alors, pas du tout semblable à bien d'autres secteurs, d'où l'urgence urgentissime d'encore plus de mesures de soutien public en sa faveur -- au nom de l'intérêt général, évidemment, mais aux frais du contribuable et/ou du consommateur. Et il nous explique sans honte aucune qu'il se soucie de ce que souhaite le consommateur ou de ce qu'est une bonne offre pour ce dernier ! Quel que soit le domaine d'activité, tout contribuable ou consommateur doit se méfier fortement dès que le discours des décideurs publics correspond exactement à celui des lobbies (je pense encore à la perle du Canard enchaîné d'il y a quelques semaines dans laquelle on apprende qu'un député s'est fait prendre la main dans le sac à l'Assemblée nationale en reprenant un peu trop rapidement l'argumentaire d'un groupe de pression, en oubliant de le corriger de manière à faire croire que ce texte venait de lui...).

Écrit le 17/10/2013 à 19:24

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Publié par jpvest-e

 

A la fin il ne restera pour que les vrais écrivains, ceux qui ne publient pas des livres pour faire du fric, mais parce que leur vie tourne autour de l'écriture, qu'ils ne peuvent pas faire sans !

Écrit le 18/10/2013 à 09:09

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Publié par Audrey Whynot

 

Il manque une réflexion sur la répartition (pour dire vite) de la lecture entre numérique et papier.
Vraiment.

Écrire, c'est très joli, essentiellement pour avoir quelque chose (de bien) à lire. Pour soi, en premier. À offrir, idéalement.

La "lecture sociale" ("La numérisation permet aussi de mettre en place un mouvement de lecture sociale, c'est-à-dire qu'on peut désormais lire en communauté : les gens échangent sur leur lecture, se font des remarques, conseillent des passages... C'est plus ou moins ce qui se faisait avant dans les clubs de lecture, mais désormais, on peut le faire de manière électronique, ce qui supprime toutes les frontières. En définitive, le livre numérique est une grande chance pour nous.") très bien. On pourrait, certains peut-être (notamment en Amérique) s'y affairent déjà, envisager les enjeux d'une "écriture sociale"... (Le social de l'Amérique repose aussi, il faut le mentionner, sur ses 'Libraries' de toute autre façon que les pays européens etc. "Pourvu que ça dure" comme disait Lætitia.)

Ensuite, considérer le livre, l'écriture, la lecture... tout ça, prioritairement du point de vue économique, des emplois, des revenus, des prérogatives de rentabilité, c'est un cul-de-sac. Que les États subventionnent l'auto-édition, pourrait-on le concevoir ? En l'état, non. On n'est pas dans la merde. Il n'y a comme "solution" alors peut-être que le livre artiste ? La micro-diffusion ? La menace d'extinction permanente ? Le bûcher blanc ? On aimerait des pistes révolutionnaires... Partout, on reste avec des salariés disqualifiés sur les bras. Mince, alors.

Écrit le 19/10/2013 à 08:53

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