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Le tabou de l'échec : échapper "à la grille sans fin des évaluations"

Le mardi 04 juin 2013 à 13:00:26 - 1 commentaire

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« Échec et mat. » Passée la formule usuelle des amateurs de damiers, l'échec est une notion intéressante dans notre société. Selon le Larousse, l'échec est le « résultat négatif d'une tentative, d'une entreprise », bref, un manque de réussite. Pour Antonin Carselva, qui publie aux éditions de La Différence, L'échec, anatomie d'un tabou, cette notion reflète une réalité plus vaste «  au coeur de la société contemporaine ».

 

C'est moins un essai philosophique qu'un essai sociologique - et éminemment politique - que nous livre ici Antonion Carselva. Car l'échec, et son cortège de douleurs, est avant tout lié à son contrepoint de lumière : la réussite. Mais le succès, c'est « aussi le système de la tyrannie. La dictature de la performance ». Et avec une approche qui invite à se détacher de cette tyrannie, l'échec prend la forme d'une solution nouvelle : l'humain serait finalement, comme le proposait Rousseau, perfectible. Or, sans échec, aucune perfectibilité possible.

 

Cet échec nous provient avant tout du décalage existant entre le réel, et le souhaité, et finalement la notion même est associée à une temporalité, dans laquelle se noue autour de l'attente, l'idée de l'espoir. « Personne ne veut voir la violence de l'ensemble de règles et de contraintes qui ont fait de l'échec le seul aboutissement accessible et un tabou absolu », écrit-il.

 

Dans ce contexte, comment envisager la réécriture de l'histoire, celle qui compense l'échec, celle qui permet de balayer les manques de réussites ? Et par extension, que penser de la réécriture de la Grande Histoire ? Est-il possible de rayer l'échec de son existence ? 

En effet. Je n'en parlais pas spécifiquement dans ce sens, mais l'échec est une blessure narcissique qui cicatrise comme elle peut, cela conduit à différentes stratégies de déni, tant au niveau des individus qu'au niveau des peuples. La réécriture de l'histoire fait partie de ses stratégies. 

On "refait le match" en tirant tous les arguments de manière à pouvoir assumer un aspect du réel qui est parfois très déplaisant. J'ai plus envisagé dans le passage que vous citez cette négociation par rapport au projet, c'est à dire par rapport à l'avenir. Mais c'est vrai aussi vis-à-vis du passé. De la même manière, il s'agit d'un mensonge.

 

Cependant, l'idée de modernité associée à celle de l'échec, introduit un objectif plus large au livre. Il s'agit moins de rendre ses lettres de noblesse à l'échec, que de parvenir à sortir de l'impasse où il nous plonge. 

Il n'y a d'échec que dans un univers où la mesure de la performance, sa quantification, a pris le pas sur beaucoup d'autres considérations bien plus fondamentales à notre humanité. Si ce livre a un projet, ce serait plutôt de faire prendre conscience de cette impasse.

Nous sommes sur cette planète, et nous avons mieux à faire que de nous soumettre à la grille sans fin des évaluations. Si celles-ci étaient censées nous mettre sur la voie du progrès, elles sont devenues un obstacle à une mutation positive de "l'humanité" qui devient urgente.

 

Mais revenons un instant à cette idée de tyrannie de la réussite. Aussi, certains parviennent, confrontés à l'échec, à tirer des conclusions, à prendre « brutalement conscience de l'inanité du destin qu'ils pensaient pouvoir construire ». A ce titre, il est une légende qu'il faut impérativement détruire : le mythique self-made-man, qui n'est en rien la part de lumière, opposée à l'échec. Pas même la carotte pour faire avancer. 

C'est un bobard. Un mythe forgé par le capitalisme pour faire avaler son système de domination en faisant croire que tout le monde peut y participer. Aucune lumière là-dedans.

 

Dans ce contexte, revient alors nécessairement la phrase de Beckett : « Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » Mais pour Antonin Carselva :  

Il ne s'agit pas d'échec : on peut recommencer. C'est au contraire un processus très positif d'essai - erreur. Cela vise une construction. L'échec est destructeur.

 

Anatomie d'un tabou est donc un essai sociologique, et politique. L'auteur nous le présente comme « une réaction au sarkozysme », écrite « bien avant la séquence Hollande que nous venons de connaître ». Pourtant, les échecs des prédécesseurs, dans le monde politique, sont autant de sujets brandis, comme des postures pour attaquer le pouvoir exécutif.  

C'était très intéressant de voir comment la droite a brandi l'échec pour condamner définitivement le gouvernement socialiste. Ça en dit très long sur l'emprise de cette manière de penser de ce côté-là de l'échiquier politique.

 

Ce qui amène directement à définir l'échec politique :  

C'est de persévérer dans le capitalisme actuel qui est une sorte de caricature perverse qui veut faire croire qu'on est dans un système de réussite, alors que c'est tout le contraire.

 

L'échec, cette ombre terrifiante, est, au fil du livre, moins anxiogène que ne l'est finalement la réussite. « Car l'illusion de la réussite, perpétuellement mise en avant, ne fait que souligner, un peu plus, combien elle est ponctuelle, partielle, incomplète, et à quel point c'est l'échec qui marque de sa constance, opiniâtre, tenace, l'essentiel des rouages de la machine, indiquant, avec l'imperturbable assurance d'une forme d'entropie, l'inéluctable direction, le principe souverain, qui gouverne, sur le long terme, au-delà de l'illusion ponctuelle, l'ensemble du processus. »

 

Entre l'aveuglement de la réussite, et les moyens déployés - dont la fin les justifierait tous ? - Antonin Carselva invite à une réflexion profonde sur notre relation à ce qui est tabou, et redouté : obtenir le succès, pour ne pas plonger dans la défaite. Une nuance, probablement aussi importante que celle de l'être et de l'avoir...

photo D. Florent

   

Libraire invité de ActuaLitté. Dans une vraie librairie. Peut-être dira-t-il un jour laquelle...

 

Mots clés :
échec - société - tabou - réussite



Réactions

Publié par D. Kokonozi

 

Dire que le livre est «une réaction au sarkozysme » c'est un peut de diminuer la porté de ce livre qui semble bien et qui porte un regarde intéressant sur une problématique avec lequel l'humanité s'affronte depuis le nuit des temps. Je ne suis pas un sarkozyste, mais si Sarkozy a cherché d'accélérer la performance du Pays c'est parce que dans certains domaines sur l'écheque on ne porte par un regarde très philosophique et social. Pour sortir de l'impasse un individu doit, entre d'autres choses, travailler sur l'estime de soi (pas de panique l'écheque est humaine..). Je ne suis pas sur que la méthode est très bénéfique pour un Pays entière et je ne comprends pas pourquoi on doit haïsser l'ide d'un peut plus de performance. D'ailleurs, malgré la crise, il me semble que Hollande ne demande pas le contraire.

Écrit le 05/06/2013 à 07:41

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