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"Vivre dans le rêve n'est pas une nuisance", c'est "le réveil qui tue"

Le mercredi 12 juin 2013 à 13:45:07 - 0 commentaire

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Comme l'avait écrit Flaubert : « Ce fut comme une apparition. » Quand l'album de Joseph Safieddine et Maud Begon est apparu à la rédaction, le premier mouvement a été celui d'un recul - les personnages, mine déconfite, cernés et pouilleux, ou presque, ne font pas envie. Le problème, c'est qu'à juger sur une couverture, on passerait à côté d'un titre fantastique. Réellement.

 

La frontière entre rêve et réalité, c'est un poncif de la littérature, de la philosophie, et de bien d'autres matières encore. Le rêveur, personnage nébuleux, n'est-il finalement pas plus heureux ? Corollaire : et si l'on vous proposait une injection qui, l'espace d'un instant, vous permette de vivre un rêve. Pas simplement de concrétiser un fantasme, mais de plonger littéralement dans une réalité onirique, et de vivre pleinement une expérience. C'est le métier de Darius, vendeur de rêve.

 

Oh, Darius n'est pas simplement un marchand de sable ordinaire : avec une petite piqûre, il vous propulse bien au-delà de ce que Morphée pourrait offrir. Discutable pratique, commerce qui laisse sceptique, mais assurément, 100 % des clients reviennent. Comment résister au refuge d'une sorte de paradis artificiel, qui serait tout aussi concret que le réel ? 

 

Maud et Joseph débordent d'ailleurs hors de ce cadre : Darius, homme pressé, va retrouver un amour de jeunesse. Qu'en est-il alors des rêves passés ? Et du temps qu'il reste à conquérir ? De même que Gatsby a bâti un empire, dans l'espoir de faire revivre le passé pourtant perdu, de même Darius va retrouver une vie ancienne, rêvée. À la différence que lui a les moyens de vivre ce rêve.

 

 

 

 

L'album est né d'une expérience personnelle « assez traumatisante », explique Joseph, mais qui a connu une fin heureuse. C'était durant la guerre du Liban, en 2006, alors que sa famille était coincée sous les bombes. « Je me suis demandé un peu ce que ça aurait donné, si cette expérience s'était conclue de manière dramatique. J'avais ce personnage très névrosé en tête, incapable de parler sans évoquer un souvenir, collectionneur compulsif de photos, incapable de savourer l'instant. Un type bon, mais qu'une expérience avait démoli et rendu assez inquiétant. »  

 

Pour Darius, la vraie vie [...] est un songe, auto-injecté

 

Et voilà comment surgit Darius. Homme de rêves, professionnellement, mais également insaisissable, fuyant même. Il collectionne les aventures et semble muré dans sa citadelle. Vendant du rêve, littéralement, il replonge le lecteur dans des ouvrages anciens, avec en tête de liste La vie est un songe, de Calderon. « C'est sûr que pour Darius, la vraie vie - celle dans laquelle il s'épanouit et touche au bonheur, est un songe, auto-injecté. Lui, il voudrait qu'aucune réalité ne le réveille. Avoir la faculté magique de pouvoir passer d'une réalité qui le blesse à l'autre, celle rêvée, fabriquée de toute part non par son inconscient, mais par une volonté propre, chimique, à la différence d'un rêve » répondent les auteurs. 

 

Et d‘ajouter : « Darius n'a jamais digéré, ni l'expérience qui est le point de départ de toute cette histoire, ni les conséquences terribles qu'elle a eues sur son psychique comme sur le personnage qu'il est devenu : ce mec détestable, matérialiste, trichant et pensant s'en sortir, presque fier de sa combine, et dégoûté par la vie. Alors, pour Darius, la vie devrait être un songe. »

 

Car il ne faut pas s'y méprendre : fabriquer des rêves n'est qu'une béquille, et les souvenirs factices qu'il façonne sont « défectueux ». Or, plus la machine est rodée et huilée, plus le moindre grain de sable vient tout détraquer. Et « avec le retour de Cerise, c'est toute sa petite organisation qui déraille. Au bout d'un moment, qu'est-ce qui est rêvé, qu'est-ce qui est réalité, tout déconne... Qui / où est Darius? "C'est le réveil, qui tue". » 

 

Des premières pages où ce chef d'entreprise apparaît sûr de lui, aux dernières, la condition physique de Darius se détériore. Vivre dans le rêve, vivre du rêve, une véritable nuisance - avec en trame de fond, cette phrase de Scarface : Ne jamais tomber accro à la drogue que l'on vend. Cette dégradation physique, c'est le retour de Cerise qui va l'introduire.

 

 

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Ainsi, « c'est tout un pan de ce passé qu'il essayait addictivement de colmater, toute une faille jamais comblée qui s'ouvre à nouveau, vomissant tout ce qu'il a passé ses années d'adultes à vouloir littéralement oublier. Vivre dans le rêve alors n'est pas tellement la nuisance, la nuisance se trouve dans l'acte et la volonté de fuir en avant, de ne pas résoudre un traumatisme et de choisir le rejet de la réalité au profit d'une nouvelle vie factice et entretenue par une dépendance intense à des rêves qui lui permettent de ne pas souffrir ». 

 

Avec l'abus disparaîssent le plaisir, le bien-être

 

À vendre du rêve comme on vend une drogue, c'est toute la question de l'addiction qui se pose, et « avec l'abus disparaîssent le plaisir, le bien-être, et retrouvent leurs places l'angoisse, le manque, le désespoir, démultipliés par l'usage à la base destiné à les étouffer ». Triste réalité, songes funestes, addiction mortelle : le cocktail est détonnant. Le tout sous un titre étange : 

Ce titre, c'est en mots l'action de Darius jour après jour pendant une vingtaine d'années : le déni. Je n'ai jamais connu la guerre - moi qui ai vécu le bombardement de l'immeuble qui nous abritait moi, ma petite amie Cerise et ma famille, au Liban, en 2006, quand j'avais 20 ans.

Ce sont donc effectivement des réminiscences qui s'emparent au fil de l'album, tout d'abord de l'inconscient de Darius, puis de toute sa conscience, c'est le souvenir réel, qu'il cherchait à "tuer", qui se rappelle à lui, dans toute la force et la violence de cet évènement qui l'a détruit.

 

Ce qu'il restera au lecteur, c'est de parvenir à trancher : le rêve se présente-t-il comme un espace de survie, un refuge... ou un leurre ? « Les rêves, les souvenirs, la réalité fantasmée apparaissent dans l'album comme un espace de survie, où Darius a continué à vivre sa vie en parallèle, entouré de sa famille, au Liban, serein, soupape de l'existence de "pourri" qu'il s'impose - tout en agissant dans la réalité sur laquelle il n'a aucun contrôle comme un jouisseur, matérialiste et profiteur, dénué d'illusions comme de valeurs. »

 

Et en fin de compte, c'est le tragique qui s'impose. Darius a tout perdu : accro à la drogue qu'il vend, ayant tourné le dos à son passé, tout le rattrape pour un immense burn-out, une claque, une lame de fond, qui tire ses premiers frémissements d'un passé remontant à vingt ans. Voilà que « la violence des dernières visions sont autant d'images pour essayer de transmettre le grand chaos de défections mentales / frustrations / regrets et fantasmes qui l'animent ».

 

On ne retrouve pas le temps perdu, mais sa recherche apprend à l'appréhender différemment

 

Quelque part entre le monde des drogues, façon Philip K. Dick, pas très loin de la pilule bleue et de la pilule rouge de Neo, on sent poindre la Recherche du temps perdu. Marcel, bienvenu:  

La recherche du temps perdu n'est jamais vaine, ce qui se passe entre Cerise et Darius 20 ans après ouvre un nouveau prisme de perception d'une réalité que Darius avait passé cette partie de sa vie à nier. On ne retrouve pas le temps perdu, mais sa recherche apprend à l'appréhender différemment, et ici avec une telle opposition de regard qu'elle fracture irrémédiablement la combine de Darius pour vivre dans le déni. 

C'est cette involontaire "recherche du temps perdu", et l'écho d'une annonce, qui amènent Darius à confronter la réalité de son passé, pour la première fois.

 

Pourtant, Maud et Jospeh ne pensent pas que tout soit perdu : 

On peut penser que Darius, forcé à vivre une vie plus sincère dans l'acceptation de la violence de la réalité et porté vers un soin pour accompagner les derniers mois, peut-être années, de Cerise, ressemblera désormais plus à l'homme qu'il "rêvait". Serein malgré « la chienne de vie ». - le temps perdu aurait quelque part été retrouvé, la boucle bouclée, le mal soigné.

Mais on pourrait aussi imaginer qu'il va au contraire foncer dans un excès terrible en réaction de rejet encore plus violente - comme il commence à le faire quand il rappelle sa maîtresse, Claire, lui proposant un souvenir réclamé par Cerise, offert par Darius à sa femme, refusé avec dédain par cette dernière... On peut refuser les retrouvailles.

 

Des rêveurs, invétérés, probablement. Et quand on leur demande ce que eux achèteraient à Darius, le marchand de rêves, sorte de Inception, qui induit des songes dans l'esprit, les réponses sont évidentes : 

 

Maud: « je crois que je lui achèterais rien du tout. Je suis un des humains les plus heureux de la planète, et pas encore assez vieillie pour avoir, malgré ma chance, des regrets.»

Joseph : « Maud….J'en achèterai douze milliards. Et en choisir juste un seul, c'est impossible ! Il y a tellement d'expériences de dingues que j'aimerai vivre ! Par exemple d'avoir vécu en 1400 ou dans le monde des Schtroumpf.»

Maud: « haha! oui, mais c'est du fake! moi dans ce cas je veux une machine à remonter le temps...»

 

 

Je n'ai jamais connu la guerre, éditions Casterman

 

photo D. Florent

   

Libraire invité de ActuaLitté. Dans une vraie librairie. Peut-être dira-t-il un jour laquelle...

 

Mots clés :
guerre du Liban - vendre du rêve - addiction - sommeil



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