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Illégal de traduire Hemingway, ou Gallimard, le tombeau à auteurs

Traduire, c'est trahir, la chose est entendue... mais par mesure de sécurité, on ne trahira qu'une seule fois...

Par Nicolas Gary,Le dimanche 19 février 2012 à 09:29:00 - 20 commentaires

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Après deux jours passés sur la toile à considérer les réactions d'indignation ou de colère, cette affaire Hemingway a bel et bien démontré les limites d'une société protégeant non pas le droit des auteurs à vivre de leur art, mais la sur-protection des ayants droit. Et pire encore, la vampiraisation de ceux qui signent avec eux. 

 

Hemingway intraduisible, donc ? Si fait : l'éditeur Gallimard avait expliqué à ActuaLitté, dans l'urgence d'une communication de crise, qu'il disposait de l'exclusivité des droits sur l'oeuvre d'Hemingway. Ce qui impliquait que tout produit dérivé, comme peut l'être une traduction, découlant des oeuvres originales, relevait de son champ de compétence et de droit. Si Publie.net avait considéré possible de pouvoir publier une nouvelle traduction, c'est à partir d'un mauvais calcul sur l'entrée dans le domaine public de l'oeuvre. Certes. Mais nous allons y revenir. 

 

D'abord, parce qu'il faudrait parvenir à décider d'une chose. La signature des accords entre la succession Hemingway et les éditions Gallimard doit remonter à une époque où les droits numériques ne devaient même pas être une chose envisageable. Or, pour établir un parallèle, l'affaire qui oppose actuellement la maison numérique Open Road Media à HarperCollins, autour de la publication numérique de Julie of the Wolves, a pour le moment donné raison à ORM. 

 

Dans cette histoire, l'éditeur HC qui a publié le livre en 1972 estime que les droits numériques relèvent de sa juridiction, et que personne d'autre ne peut commercialiser un livre numérique tiré de ce texte. (voir notre actualitté et l'origine de l'histoire)

 

"Puisque c'est comme ça, je vais prendre l'exclusivité" (Massoud l'ouzbek)

 

Un avocat nous avait par ailleurs expliqué que, si Gallimard dispose bien d'une exclusivité de commercialisation sur le territoire français, le support importait peu : papier ou numérique, nul n'avait le droit de proposer une traduction autre que celle de Jean Dutourd. Et c'était sans prendre en compte le fait que, dans tous les cas, l'oeuvre ne relevait pas du domaine public.

 

Or, c'est un peu là que le bât va blesser furieusement. Octroyer aux ayants droit de profiter durant plusieurs dizaines d'années des droits découlant des ventes de ce que leur ancêtre a pu créer, voilà qui appartient au monde ancien, et commence à courir sur le haricot de bon nombre de personnes.

 

Surtout quand il ne s'agit pour Gallimard que de protéger son petit pécule, en ne vendant qu'une traduction datée, lourde et que Georges Bataille, en mars 1953, dans la revue Critique, attaquait déjà. « Dans leur ensemble, les libertés prises par le traducteur sur l'original me semblent malheureusement en changer l'intention. Dutourd prête d'un bout à l'autre au Vieil homme un langage teinté d'argot, Hemingway lui prête au contraire une sorte de simplicité biblique, pleine de dignité. » (voir sur Tiers Livre)

 

 

Et c'est bien là que l'on peut en venir : les traductions des grands auteurs, des immenses et des incontournables, sont en train de mourir. Prenez un titre de chez Folio, la maison Poche de Gallimard. Vérifiez la date de traduction, et comprenez comment on rentabilise jusqu'à l'usure complète de la toile (textum, originellement, et en latin, avant de donner le texte, désigne la chose tissée, non ?) des oeuvres...

 

Pour exemple, 

  • John Steinbeck, La perle, traduction Renée Vavasseur et Marce Duhamel, 1950 (et Steinbeck est mort en 1968)
  • Truman Capote, Petit déjeuner chez Tiffany, traduction  Germaine Beaumont, 1962 (et Capote est mort en 1984)

 

et on en passe, et on en oublie. Mais dans tous les cas,  et pour ne prendre que l'exemple de ces deux auteurs, les traductions datées, et rentabilisées depuis des lustres, n'ont donc pas été révisées. Or, si le travail du traducteur est bien de trahir, c'est en trahissant selon son époque qu'il sera le meilleur, le plus compréhensible. Enfin, une traduction, ça se nettoie, ça se reprend... pour au moins dire que l'on n'a pas imprimé le livre une fois pour toutes, et qu'il n'est pas devenu un simple bout de papier, vendu catégorie F6, puis basta. 

 

C'est exactement le propos que tenait Marc Jahjah, dans un commentaire publié sur eBouquin

Ce dont est coupable Gallimard n'est donc pas de faire respecter le droit d'auteur (dont personne ne conteste la nécessité); ce dont Gallimard est coupable c'est d'être à la tête d'un catalogue dont la valeur sociale est inestimable et dont ils refusent aujourd'hui d'assurer non seulement la circulation, mais la rénovation, c'est-à-dire l'assurance que l'oeuvre circulera bien compte tenu de l'époque dans laquelle elle s'inscrit alors. C'est une faute morale très grave : la maison Gallimard n'est plus à la hauteur des oeuvres dont elle a la charge.

 

Laurent Margantin le reprend avec une idée précise : Démolir Gallimard

Mais démolir Gallimard, c'est surtout boycotter ses publications, préférer toujours ce qui est accessible en numérique, à un moindre prix. On a vu François Bon hier balancer ses Pléiades à la benne à ordure, c'est avant tout un symbole. Oui, il s'agit bien de nous libérer, nous auteurs et lecteurs, de l'emprise hégémonique du soi-disant plus grand éditeur français, qui est devenu un réel obstacle à la création littéraire. J'appelle ici les lecteurs soucieux de défendre la liberté de création à s'engager en faveur de la littérature éditée en numérique, à ne plus continuer à soutenir par leurs achats un éditeur tout-puissant, décidé à faire fructifier son catalogue par tous les moyens, je les invite à faire connaître autour d'eux des textes et des auteurs édités en numérique, je continuerai personnellement à m'y employer sur ce blog en donnant de bonnes pistes de lecture !

 

Le temple enseveli divulgue par la bouche
Sépulcrale d'égoût bavant boue et rubis

(autre histoire de tombeau...)

 

« Les éditeurs se doivent de faire respecter le droit des auteurs. Ce devoir n'exclut pas la possibilité d'établir, au fil du temps, de nouvelles traductions ; c'est du reste ce que les Éditions Gallimard font régulièrement, comme récemment encore avec Raymond Chandler, James Joyce ou Karen Blixen... mais toujours en accord avec les ayants droit de l'oeuvre originale », expliquait Antoine Gallimard à l'AFP. Mais personne ne s'est rendu compte qu'en énumérant ces auteurs, c'était la liste des oeuvres mises au tombeau que dressait le P.D.G. de la maison. 

 

Et d'ajouter : « Les Éditions Gallimard tiennent à rappeler que l'oeuvre d'Hemingway est toujours sous droit en France comme aux États-Unis » et que « Gallimard, pour la langue française, en est le cessionnaire exclusif, tant en version imprimée qu'en version numérique ». 

 

En fait, Gallimard est donc le fossoyeur, en langue française, de milliers de textes abandonnés, oubliés, qui ne seront jamais retraduits, parce que la logique de rentabilité est le plus forte, et que payer un traducteur aujourd'hui serait trop coûteux. Après tout, si les consommateurs-lecteurs sont assez benêts pour se satisfaire de traductions qui ont 40, 50 ou 60 ans, grand bien leur fasse. De toute manière, ils n'ont pas le choix, c'est que, voyez-vous, il faut protéger les droits. Ceux du porte-feuille, prioritairement... 

 

Le calcul est simple : si les droits détenus sur les oeuvres sont exclusifs, pour d'autres auteurs, il faudra attendre un grand nombre d'années avant qu'une âme audacieuse ne revisite les traductions des uns et des autres. Et en attendant, c'est-à-dire, en attendant que les oeuvres et les auteurs n'entrent dans le domaine public, pour que de nouvelles maisons s'en emparent, il faudra se contenter de textes traduits dans les années 50 ou 60, voire avant ?

 

Oh, avec une nuance toutefois : aujourd'hui, c'est la maison Gallimard que l'on met en cause, mais à bien y regarder, on doit sûrement pouvoir faire de même avec d'autres...

 

 

Mise à jour 14h34 : 

 

Le 40e anniversaire de Folio, ou le coup de grâce

 

Ô, rage, ô ironie, ô que l'interview de Louis Chevaillier tombe pour le mieux, sur le réseau social de Orange, lecteurs.com. En effet, le responsable éditorial vient d'annoncer que Folio allait fêter son 40e anniversaire cette année, et que pour l'occasion, plusieurs nouvelles éditions étaient en cours de préparation.

 

Évoquant ainsi l'idée d'un « entretien du patrimoine littéraire », l'intéressé explique que tout tient à la politique d'auteurs que l'on trouve dans le catalogue de Fiolio. « Presque tout Hemingway, Faulkner ou Gide sont disponibles ici. Folio est une collection emblématique, qui compte plus de trente Prix Nobel, ce qui donne ce caractère de référence. Mais la collection se cultive aussi, et surtout, au présent. Nous publions de jeunes auteurs qui seront, peut-être, les classiques de demain. »

 

La rigueur est de mise, mais pas pour tout le monde : avant la parution en poche, les textes « peuvent être corrigés, augmentés. C'est important, car le poche reste l'édition de référence. La seule qui sera disponible après un certain temps ». Rien de systématique, toutefois : « Cela arrive. »

 

Et pour les 40 ans de Folio, plusieurs éditions spéciales sortent chaque mois. Une nouvelle traduction de Gatsby le magnifique pour commencer. « En mars, nous sortons « Candide » de Voltaire illustré par Quentin Blake. En avril, les « Exercices de styles » de Queneau, dans une édition augmentée de vingt exercices et de variations publicitaires inédites. Suivront, dans le cours de l'année, des œuvres d'André Malraux, de William Golding, d'Ernest Hemingway, de Romain Gary… »

 

Ah tiens donc... alors c'était ça ? La révision de la traduction d'Hemingway prochaine, qui gênait tant...

 

Mise à jour 20/02 : 

 

En fait, Folio nous indique que la traduction d'Hemingway revisitée sera celle de Paris est une fête. « Il s'agit en réalité de la reprise au format poche de la nouvelle traduction parue l'année dernière dans la collection Du Monde Entier », souligne la maison

 

 

Pour approfondir

Mots clés :
Hemingway - traduire - oeuvres - exclusivité



Réactions

Publié par scalpel et rail

 

Le raisonnement me paraît omettre un cas de figure : proposer une nouvelle traduction à Gallimard.

Devant le soudain intérêt pour la traduction déclenchée par l'affaire, on pourrait même envisager un chantier de grande ampleur !

Écrit le 19/02/2012 à 09:41

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Publié par toto

 

Croire que des traductions datant des années 50 ou 60 ont forcement besoin d'être reprises est assez idiot, mais j'imagine que l'idée est de taper à n'importe quel prix sur Gallimard pour défendre une traduction qui se trouve être très mauvaise (la traduction de Bon est truffée d'erreurs).

Les traductions d'Hemingway par Coindreau dans les années 30 sont difficilement dépassables car elles sont extrêmement fidèles au sens et au style (plus fidèles que Bon). Un bon traducteur pourrait les retoucher mais elles n'ont pas besoin d'être « dépoussiérer ». Cette manie de prétendre mettre tout au goût du jour n'est que l'envers du refus de tout autre goût.

Écrit le 19/02/2012 à 11:29

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Publié par yoplaboum

 

Il n'y a guère de différence entre léguer un appartement à ses héritiers ou les revenus d'une oeuvre. Les éditeurs doivent disposer d'oeuvres comme celle d'Hémingway pour financer les centaines d'oeuvres sans avenir qu'ils impriment chaque année.
C'est à mon avis aux héritiers de l'oeuvre de mettre en demeure l'éditeur d'édtier (ou laisser éditer) une traduction plus fidèle au texte original.

Écrit le 19/02/2012 à 12:57

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Publié par emmanuel-michel

 

L'argumentation selon laquelle Gallimard veut sauvegarder ses intérêts ne peut tenir: chacun ne cherche que son propre intérêt et surtout ceux qui pensent vouloir dénoncer la politique de Gallimard.

Rappelons toutefois que les grandes maisons d'éditions ont permis la diffusion d'ouvrages que nous n'aurions pu connaitre autrement; que les traductions n'ont pas été toute rentables; qu'il a fallu prendre des risques pour chaque auteur.
Ces pseudo-dénonciations si elles étaient suivies dans leur intégralité, mettent en danger l'industrie de l'édition déjà en difficulté.
S'agissant des traductions, effectivement, une version unique et reconnue insuffisante pose problème. Ne peut-on obliger ces maisons d'éditions à produire de nouvelles traductions après un délai de vingt ou trente ans dans des versions reconnues par un collège d'auteurs? Ne doit-on pas proposer au lecteur d'emblée plusieurs versions possibles?
Enfin, compte tenu de l'évolution du commerce international, ne devrait-on pas interdire les contrats d'exclusivité qui à elles seules contreviennent aux règles de la libre concurrence?

Écrit le 19/02/2012 à 13:05

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Publié par Julie

 

"Après tout, si les consommateurs-lecteurs sont assez benêts pour se satisfaire de traductions qui ont 40, 50 ou 60 ans, grand bien leur fasse."

Excusez-nous de ne pas être bilingues.

Écrit le 19/02/2012 à 13:07

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Publié par Yongho

 

Ce qui va se passer, c'est qu'un jour quelqu'un de talent traduira ces auteurs pris en otage et flanquera cela en libre service sur Internet ... Et Gallimard and Co pourront pleurer et crier au scandale, ce sera trop tard.
C'est exactement ce qui se passe pour certaines séries télévisées US ou japonaises que des passionnés traduisent et mettent à disposition quasiment en temps réel alors que les producteurs mettent un temps fou à le faire ... et au prix fort !!!
Leur avidité leur coûte cher ...

Écrit le 19/02/2012 à 13:23

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Publié par snappy

 

Moralité? PIRATEZ!

Écrit le 19/02/2012 à 13:59

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Publié par Cdr26

 

A y bien regarder, une oeuvre "tombée" dans le domaine publique devrait voir toutes ses traductions passées et à venir "tomber" aussi dans ce domaine publique.
Sinon, comment établir des revenus sur des traductions plus ou moins aléatoires ? Comment retenir un plagiat de traduction sur (à chaque fois à coup sûr) presque 95% de texte identique ? Qu'est-ce qui m'empêchera de publier une traduction en remplaçant quelques signes de ponctuation sur l'ensemble d'un texte repiqué d'une publication numérique ?
On ne devrait pas pouvoir monopoliser une traduction dès qu'un titre tombe dans le domaine publique !

Écrit le 19/02/2012 à 15:08

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Publié par noch dazu

 

Bonjour,

Après les majors de la musique et du cinéma, les éditeurs font connaissance avec le numérique et internet. Ils vont découvrir une première chose: l'information circule vite. L'action de Gallimard visant à interdire une traduction au nom de ses "droits" a été signalée sur des blogs spécialisés internet, technologies :
http://www.numerama.com/magazine/21718-gallimard-pousse-un-passionne-de-litterature-a-tout-arreter-maj.html
http://korben.info/gallimard.html
Les éditions Gallimard se voient donner un bon conseil par Korben : ne pas se mettre les internautes à dos et faire amende honorable.
Sinon l'effet Streisand pourrait frapper rapidement :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Streisand
Internet et le numérique impliquent une redéfinition du droit d'auteur et encore plus des droits voisins. Ceci est inévitable, tout comme les batailles juridiques à venir avec les imprimantes 3d (reproduction d'objets) qui ont déjà commencé à se répandre.

Écrit le 19/02/2012 à 15:47

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Publié par QUITO29

 

Curieux argument de dire "Après tout, si les consommateurs-lecteurs sont assez benêts pour se satisfaire de traductions qui ont 40, 50 ou 60 ans, grand bien leur fasse."; cela revient à dire que les lecteurs des originaux sont des crétins absolus puisqu'ils lisent des textes vieux de 40, 50 ou 60 ans! On ferait bien de ressusciter Truman Capote pour qu'il vienne nous mettre ses ouvres à la sauce moderne!

Écrit le 19/02/2012 à 15:54

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