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Librairies francophones : « La promotion de la lecture ne doit pas se faire entre quatre murs »

Même sur le toit du monde

Par Antoine Oury,Le samedi 17 mars 2012 à 12:17:30 - 0 commentaire

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Alors que le Salon du Livre bat son plein dans la capitale, il importe de ne pas oublier les libraires francophones répartis sur toute la planète. Un forum dans la salle Nota Bene leur a permis de partager leur vision personnelle et franchement stimulante de la vie du livre français à l'étranger.

 

Que ceux qui s'attendent à une conférence sur la vente de droits à l'étranger fassent demi-tour. Ou plutôt, qu'ils restent : quatre libraires francophones et deux diffuseurs internationaux vont détailler une chaîne du livre un peu particulière et méconnue, qui trouve son achèvement entre les mains d'un lecteur chilien, libanais ou australien.

 

De gauche à droite : Fabrice Piault (Livres Hebdo), Michel Choueri, Maryline Noël, Thierry Millogo, Jacques Bernard, Jean-Baptiste Dufour, Christophe Balme

 

Librairie francophone ne veut pas dire librairie d'expatriés

 

Thierry Millogo commence : il a constitué un réseau de 4 librairies francophones (Mercury) au Burkina-Faso, et souligne d'entrée de jeu le rapport décomplexé que le libraire francophone doit entretenir vis-à-vis du livre. « La promotion de la lecture ne doit pas se faire entre les 4 murs de la librairie. Il faut aller chercher les lecteurs là où ils sont : les salons de coiffure, les points d'alimentation, les écoles, les universités. » Le libraire poursuit : « La culture du livre n'est pas la même en Afrique, on ne peut pas arriver en ne proposant que des classiques ». Alors Thierry Millogo met en avant des livres de cuisine, ou de développement personnel, directement raccords avec les attentes de ses clients.

 

Dans un pays moins francophone, le Chili, Maryline Noël confie avoir adopté la même méthode, mais dans une logique encore plus extrême : quand elle n'est pas dans sa librairie, Le Comptoir, elle se rend directement chez l'habitant pour ce qu'elle nomme en riant des « réunions Tupperware du beau-livre ». Tous témoignent du territoire, souvent très vaste, que le libraire doit absolument maîtriser. Jacques Bernard, libraire du Forum, à Freemantle (Australie) et administrateur de l'AILF (Association Internationale des Libraires Francophones), a bien essayé de vendre des livres aux kangourous, mais « ça ne marche pas » : il note en tout cas que les expatriés français ne représentent que « 10 % de sa clientèle ». Détrompons-nous : les libraires francophones ne cherchent pas à s'installer au soleil pour bénéficier d'une clientèle stable et fidèle d'expatriés en mal de littérature. « Ce n'est pas une librairie d'expat' qu'il faut faire » acquiesce Maryline Noël.

 

Quand les institutions préfèrent les grossistes

 

Les libraires francophones rêvent du marché institutionnel des écoles françaises dans leur pays respectifs. Mais celles-ci se tournent plus volontiers vers les grossistes et leurs remises (25 à 30 %) avec lesquelles les librairies ne peuvent rivaliser. Alors, il faut soigner son lectorat, allonger la liste de ses contacts : « j'ai baissé les bras en ce qui concerne la concurrence avec les grossistes » admet Maryline Noël. Pas tout à fait quand même : elle travaille directement avec les parents d'élèves, auxquels elle propose des livres pour leurs enfants.

 

Michel Choueiri est libraire à Beyrouth, sa boutique s'appelle El Bourj, et son accent arabe donne au mot « librairie » une légèreté musicale insoupçonnée. Les guerres et l'instabilité politique, il a fait avec (« une habitude »), parfois contraint de baisser le rideau pendant six mois. Mais les institutions françaises, impossible : « Ce qu'ils oublient, tous, c'est qu'ils enseignent la langue française ». En boudant les libraires, « ils font leur travail à moitié » et se contentent des mêmes manuels scolaires.

 

Christophe Balme, Directeur de la Diffusion Internationale de Dilisco, et Jean-Baptiste Dufour, Directeur export de Volumen, acquiescent : « Nous n'avons pas de petits clients et de gros clients » commence Christophe Balme, qui souligne lui aussi que les institutions françaises ne collaborent pratiquement jamais avec les libraires locaux. « Le distributeur a deux clients : les librairies et les maisons d'édition. Nous avons un rôle d'information, de présence sur le terrain et de résultats chiffrés. » Lui aussi est attaché au « rayonnement de la culture française », mais il est obligé de prendre en compte le commerce et le « business », miné par le cours du baril de fioul.

 

 

« Je suis en train de crever »


Sur une planète connectée, comment réagissent les libraires francophones, quand les produits qu'ils proposent sont parfois disponibles sur des librairies en ligne ? Thierry Millogo synthétise son avis en une sorte de proverbe africain : « Si tu ne t'occupes pas de ton client, quelqu'un d'autre le fera ». Si lui est persuadé que « le métier de libraire n'est pas figé », Maryline Noël, depuis le Chili, s'avoue un peu désemparée face à la concurrence des grands vendeurs en ligne. Jacques Bernard partage une découverte récente : un site britannique proposerait les frais de port gratuit dans 35 pays du monde. Et il serait dans le même groupe qu'Amazon : au stand C13, des oreilles doivent méchamment siffler...

 

Dans l'auditoire, les voix s'élèvent : « Je suis en train de crever » avoue une libraire suisse qui ne peut pas tenir la concurrence, surtout depuis que le prix unique du livre a été refusé par la population. « La Suisse est un pays riche, beaucoup trop riche » assure-t-elle. Qu'on se le dise. Côte d'Ivoire ou Madagascar, c'est pareil, malheureusement : les frais de port plombent les comptes des librairies, et les délais achèvent leur planning et leur réactivité. Une libraire de Côte d'Ivoire doit attendre 90 à 120 jours pour recevoir ses commandes (à cause d'une douane qui contrôle tout depuis Paris) : difficile pour le client, dans ses conditions, de ne pas préférer Amazon et ses 10 jours d'attente seulement.

 

Thierry Millogo n'hésite plus, il envoie la question comme un boulet de canon : « Et que font les éditeurs et les diffuseurs pour les librairies francophones ? » Volumen et Dilisco pratiquent d'après leurs représentants les prix les plus bas. « On baisse le prix des livres consacrés au pays en question » note Jean-Baptiste Dufour : avec une telle bibliothèque, tous les locaux pourront au moins devenir guides touristiques… « On ne peut pas parler pour Hachette ou Interforum », avancent-ils. Qu'ils ne s'inquiètent pas, « Même le Président des États-Unis doit parfois se montrer à nu ». Et il nous semble soudain entendre au loin les accords d'It's All Right, Ma, I'm Only Bleeding

 

Pour approfondir

Mots clés :
francophonie - librairies - Monde - lecture



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