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La concurrence sur les livres français est trop rude à Saint-Michel

Par Raphaël Tillet,Le lundi 16 août 2010 à 08:50:35 - 0 commentaire

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Entretien avec Sylvia Whitman, gérante de Shakespeare and Company, et fille du fondateur et propriétaire, George Whitman.

Sylvia Whitman
Vous êtes une librairie assez spécialisée, vous n’avez que des livres en anglais ?
Oui. Avant, dans les années cinquante, nous avions des livres en français. Quand j’ai demandé à mon père pourquoi il n’avait pas de livres en français, il m’a répondu qu’il y avait à peu près trois cents librairies françaises dans le quartier, et certaines absolument superbes ! Il voulait se spécialiser et faire ce qu’il connaissait. La concurrence sur les livres français est trop rude à Saint-Michel. Donc nous sommes spécialisés dans la littérature anglophone. Nous avons pas mal de livres bilingues qui marchent hyper bien. Nous avons aussi beaucoup de clients français qui veulent lire dans la langue originale et découvrir la littérature anglophone.


C’est vous qui êtes complètement en charge de la librairie maintenant, comment choisissez-vous les livres ?
On est une petite équipe de 6 personnes - c’est bien, ça enlève le côté supermarché, j’aime bien - avec chacun un rayon. Je partage les commandes entre tout le monde. Mon père faisait tout lui-même, j’ai commencé à faire pareil, mais comme on n’a pas de stockage, et tellement de titres à commander… j’étais en permanence en rupture de stock de Down and Out in Paris and London (George Orwell) et Paris Est une Fête (Ernest Hemingway) par exemple. C’était trop difficile de faire ça moi-même, et l’équipe adore le faire, ça leur donne des responsabilités, ils se sentent intégrés dans la librairie. Nous avons tous des goûts différents, comme les clients. Je fais comme même le choix des nouveautés, pour donner une sorte de personnalité à la librairie.


Vous attendez quelque chose en particulier pour la rentrée littéraire ?
Le titre que j’attends… le nouveau Philip Roth ? Avec la rentrée littéraire, nous avons toujours beaucoup d’événements… c’est le côté parisien.


Les ebooks ne défraient pas encore la chronique en France, qu’en pensez-vous ?
C’est assez effrayant, car j’ai l’impression que personne n’est sûr de l’avenir. À chaque salon de littérature où je vais à Londres, Frankfurt… tout le monde parle de ça, mais sans trop savoir ce qu’il va se passer. Nous avons une clientèle très jeune ici, donc je suis assez optimiste, en outre je pense que le ebook et le livre traditionnel peuvent cohabiter. Ce sont deux expériences vraiment différentes.


Cette histoire de gens qui dorment dans la librairie, comment ça marche ?

Ce sont de jeunes écrivains. C’est une tradition très beatnik, la génération beatnik a passé pas mal de temps ici… c’est quelque chose d’automatique pour mon père, de normal. Puis pendant cette génération, il n’avait pas beaucoup le choix puisqu’ils étaient là tout le temps ! C’est donc quelque chose que nous avons continué. Nous pouvons accueillir 6 écrivains, entre 20 et 30 ans, et qui n’ont normalement jamais encore publié. Parfois ce sont des poètes, des scénaristes… C’est très important pour l’ambiance de la librairie. Mon père a une philosophie très forte de la vie et de comment gérer la librairie, c’est complètement lié à l’idée de la librairie. C’est impensable d’arrêter, et je n’ai pas envie, car c’est très sympa, on rencontre beaucoup de monde. Paris est typiquement une ville que les écrivains étrangers aiment. Mais maintenant c’est très cher ! Et le Paris qui était là pour George Orwell ou Henry Miller n’existe plus !


Il y a beaucoup d’étrangers qui viennent ici à cause de la littérature et qui ont cette idée d’une ville bohème qui n’existe plus. Nous on peut au moins donner un lit gratuitement… et beaucoup de livres. C’est un défi pour tout le monde, surtout que l’on ne se connaît pas ! Ici, ils n’ont vraiment pas d’intimité, au bout d’une nuit tout le monde se connaît ! Il faut comme même que nous ayons confiance en eux, car ils sont libres dans la librairie durant la nuit. Si ça marche avec quelqu'un, il peut rester quelques mois. Je suis un peu la maman de tous les écrivains ici ! Ce n’est pas vraiment du travail, mais ils nous aident quand il y a une lecture, puis une heure par jour ils nous aident avec les clients, les livraisons…


Vous-même vous écrivez ?

Non, j’ai un peu horreur de ça, je suis entourée par les écrivains et la littérature… j’ai l’impression que je ne peux pas y arriver. Je suis très contente comme lectrice ! J’essaye juste de tenir un journal parce qu’il y a tellement de choses fascinantes qui se passent chaque jour, j’essaye de ne pas oublier !


Vous parliez tout à l'heure de la philosophie de votre père… quelle est-elle ?
Il a deux expressions favorites : une écrite sur le mur là bas, tirée d’un poème de Yeats : « Be not inhospitable with strangers lest they be angels in disguise » (Ne soit pas inhospitaliers avec les étrangers, ils peuvent être des anges déguisés), typiquement sa marque de fabrique, on le voit avec les gens qui vivent ici. L’autre qu’il ma toujours dite c’est « give what you can and take what you need » (Donne ce que tu peux, et prends ce dont tu as besoin). C’est quelqu'un qui vit vraiment par ces deux expressions, il veut tout partager, son appartement est juste au dessus du magasin, il veut toujours que des écrivains y dorment… il a 96 ans. Il est très excentrique et très ouvert à tout le monde. Il n’est pas de la famille de Walt Whitman le poète, mais beaucoup de gens posent la question, et il dit toujours : « je suis dans la famille spirituellement ». Il adore Whitman dont on disait : « he liked so many things and dislike so few » (Il aimait tellement de choses et en détestait si peu). Il veut être comme ça.


C’est votre esprit qui règne maintenant dans la librairie ?
J’ai changé beaucoup de choses, mais c’est assez subtil, je ne voulais pas changer l’ambiance et le style. D’un autre côté, il y a cinq ans il n’y avait pas de téléphone, pas d’ordinateur, pas de machine de carte bancaire… J’ai un peu modernisé. Certains clients se sont énervés, ils trouvaient que l’on cassait l’esprit… c’est très extrême, c’était assez difficile sans téléphone ! J’ai beaucoup nettoyé aussi, car mon père lit tout le temps, pour lui nettoyer est une perte de temps. J’ai fait tout ce côté ennuyeux, mais qui a plu a beaucoup de clients ! Maintenant j’en ai fini avec tout ça, j’ai juste envie de faire pareil que lui, mais plus. On essaye de refaire la cave pour mettre un petit cinéma, agrandir un peu l’esprit des arts ici. Nous avons des clients très intéressants, les gens qui viennent dans une librairie sont souvent des gens artistiques, des poètes, des comédiens…


Et si vous deviez me conseiller un livre comme ça, à chaud ?

D’après mon expérience, je ne conseille pas les mêmes choses aux hommes et aux femmes. En ce moment j’aime beaucoup David Mitchell, The Thousand Autumns of Jacob de Zoet. Il n’est pas très connu en France, mais je pense qu’il va faire du bruit d’ici peu. C’est mon coup de cœur.


Sylvia Beach (fondatrice de Shakespeare and Company, à l’époque au 12 rue de l’Odéon) a publié le premier Ulysse de Joyce.

Avez-vous eu des retours des écrivains que vous hébergez ?
Oui. On a pas mal qui sont revenus pour faire des lectures, c’est très émouvant. L’année dernière nous en avons eu trois. Ils ont commencé en disant « j’ai dormi ici, j’ai commencé à écrire dans cette pièce… ». Ces moments sont des bijoux qui nous donnent envie de continuer ce système.


Est-ce qu’à un moment vous avez pensé à ne pas reprendre la librairie ?

Pendant 10 ans je n’ai pas vu mon père. Il est divorcé, et je vivais avec ma mère en Angleterre. J’étais comédienne, je travaillais dans un théâtre. Lui est excentrique, et son monde est la librairie. Et si tu n’es pas dans la librairie, tu n’existes pas. Pour lui, comme j’étais pas là, nous n’avions aucune relation. Puis, à l’âge de 20 ans, il avait 88 ans, je me suis dit, si je veux le connaître, c’est maintenant ou jamais. Donc je suis venu un été, ce fut assez difficile. Le connaître, c’est connaître la librairie. Du coup, j’ai travaillé là, et je suis très vite tombée amoureuse de la librairie, la ville, lui… tout. Lui ne me l’a pas dit mais je pense qu’il voulait que je reste, que c’était assez clair. C’est un été qui dure depuis 7 ans maintenant.


Que pensez-vous de Paris ? De la vie en France ?

Je pense que j’ai une idée de Paris assez fausse, car je suis ici ( à la librairie, ndlr) tous les jours. Je comprends pourquoi rien d’autre n’a existé ailleurs pour mon père. C’est tellement vivant… pour moi, Paris c’est ici. J’adore la ville, il a plein de choses qui se passent, et je trouve ça beaucoup moins stressant que Londres, c’est plus humain. En même temps, sans la librairie, je pense que je serais plus à Berlin, ou à New York. J’ai l’impression que là bas se passent de nouvelles choses, alors qu’ici on est un peu dans le passé.


Il y a d’autres librairies que vous appréciez ?
La librairie française que j’adore s’appelle Le Pont Traversé, à côté du Luxembourg, une très belle librairie avec que des vieux livres. Les cahiers de Colette aussi, c’est là que j’achète mes livres en français. J’adore Paris, car il y a tellement de librairies ! C’est un luxe. J’aime beaucoup les librairies du XXe, du XVIIIe, plus designs… elles sont « parisiennes » pour moi. J’aime bien les bouquinistes aussi, j’en connais quelques-uns… j’y ai trouvé de vrais bijoux.


Shakespeare and Company

37 Rue de la Bûcherie
75005 Paris
01 43 25 40 93

Mots clés :
shakespeare - company - livres - anglais



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