Le monde de l'édition > Reportages

Les textes invisibles : handicap et accès à la lecture

Le jeudi 18 avril 2013 à 11:01:19 - 2 commentaires

12

  • Zoom moins
  • Zoom plus
  • Signaler erreur
  • Imprimer
  • Envoyer à un(e) ami(e)

illustration

Pour beaucoup d'entre nous, la lecture est une évidence : elle nous permet de nous repérer, de nous déplacer, d'apprendre et de découvrir. Une chance que l'on promène avec soi en oubliant parfois qu'elle reste difficilement accessible à une grande partie de la population : à l'entrée dans le XXIe siècle, la France compte 1.700.000 aveugles et malvoyants, pour une population de 60 millions d'habitants. Par tous les moyens à sa disposition, la médiathèque de l'Association Valentin Haüy remplit sa mission, à temps plein.

 

Il n'y a guère plus rébarbatif pour débuter un reportage qu'une succession de statistiques et d'études de populations, mais certains chiffres rappellent la réalité dans leur abstraction : le taux de chômage des aveugles et des malvoyants atteint les 22 %, tandis que le taux d'activité stagne à 46 %, des chiffres « très inférieurs à ceux de la population en âge de travailler », note le rapport de l'Insee pour l'année 2008.

 

Une entrée en matière à mille lieues du calme qui règne dans les locaux de la bibliothèque du siège de l'Association Valentin Haüy, « Au service des aveugles et des malvoyants », qui, à 10 heures du matin, ouvre ses portes. Depuis 1886, l'adresse (5, rue Duroc à Paris) abrite un centre documentaire qui fait référence en matière d'accessibilité aux oeuvres et aux ressources en tout genre.

 

 

La façade de l'Association Valentin Haüy, dans le 7e arrondissement de Paris

 L'Institut national des jeunes aveugles, à deux pas de l'Association. En statue, Valentin Haüy

 

« En tant que non-voyante, je dispose d'une carte d'invalidité, et l'accès à la médiathèque ne génère aucun frais supplémentaire pour moi » explique Frédérique Allart, en 2e année d'études de masseur-kinésithérapeute au sein de l'Association Valentin Haüy. Résidente à Caen, elle passe la semaine sur Paris pour ses études, et fréquente la bibliothèque au moins une fois par mois, et combine les livres empruntés aux achats de livres audio qu'elle réalise dans le commerce.

 

Une vocation qui trouve ses racines dans un héritage historique admirable. Fallait-il un écrivain pour s'inquiéter de la cause des aveugles ? Valentin Haüy (1745-1822), traducteur et interprète du roi Louis XVI, fut l'un des premiers en la matière, inventant un système de lettres en relief permettant à ceux qui étaient alors systématiquement condamnés à la mendicité ou aux spectacles forains la possibilité d'approcher la culture et l'expression écrites. 

 

Malgré le nom prestigieux accolé au lieu, qui abrita dès 1844 l'Institution des Enfants Aveugles, 

les 17 employés de la bibliothèque privée ne sont pas du genre à s'endormir sur cet héritage : « Ce que l'on cherche à atteindre, non seulement ici mais également dans toutes les bibliothèques publiques, c'est une qualité d'accès similaire que celle offerte au grand public », commence Luc Maumet, responsable de la médiathèque.

 

La technologie, une aide (un peu trop) précieuse

 

Si le mode de communication de Haüy a constitué le premier pas, c'est un élève de l'Institution qui, à l'âge de 16 ans, créé un code alphabétique devenu un outil primordial pour les aveugles et les malvoyants : le braille, du nom de son créateur Louis Braille (1809-1852). L'alphabet braille permet, à l'aide de 6 points en relief, de presser des textes traductibles en caractères latins : une révolution.

 

« Aujourd'hui toutefois, l'usage du braille est en perte de vitesse : 7000 personnes l'utilisent encore. Avec le vieillissement de la population, les cas de dégénérescence oculaire (DMLA) se multiplient, et les personnes âgées n'apprennent pas forcément à lire et écrire en braille », explique Luc Maumet. De plus, le braille s'avère très gourmand en espace de stockage : 7 gros volumes A4 pour un roman de 280 pages, et d'imposantes étagères sur rail pour conserver 20.000 volumes de 1886 à nos jours en témoignent.

 

 

 8 volumes en braille, reliés, et alignés dans une étagère de la médiathèque Valentin Haüy

7 volumes pour un livre de 280 pages

 

 

Le braille constitue cependant toujours une solution pour la lecture lorsqu'il est couplé à un ordinateur lambda, via un afficheur braille. Avec cet appareil, le lecteur peut découvrir le texte d'une page web, d'un email ou d'un formulaire numérique, sur un dispositif mécanique qui affiche en relief « l'équivalent d'un écran de 1 centimètre avec lequel on naviguerait, aidé d'un logiciel de revue d'écran qui fait remonter les titres, les liens... » La méthode reste fastidieuse, les sites Web souvent peu optimisés pour l'accessibilité et les machines chères en raison du faible nombre d'utilisateurs.

 

 

Afficheur braille et clavier, surmontés d'un écran d'ordinateur

Afficheur braille et PC

 

 

Accompagné d'une webcam Cobra, l'ordinateur devient un convertisseur de documents du papier au braille, ou aux gros caractères, directement sur l'écran du PC.

 

 

La webcam surplombe la table, sur laquelle l'utilisateur dépose le document à scanner

Webcam Cobra HD, à côté de l'ordinateur relié à l'afficheur braille

 

 

 De même, un scanner de lecture Sophie Pro, doublé d'un logiciel de reconnaissance de caractères, permet de convertir plus précisément et plus efficacement un texte imprimé, lu par une voix artificielle. Pratique pour quelques feuilles, mais sûrement pas pour un ouvrage plus long. Idem pour le téléagrandisseur HD, pour agrandir les caractères, et par exemple remplir des formulaires papier. Autant de machines que peu de particuliers possèdent chez eux, en raison de leur usage restreint et seulement ponctuel. Les personnes aveugles et malvoyantes, « qui supportent déjà de nombreuses dépenses supplémentaires », peuvent donc accéder gratuitement aux quelques exemplaires de l'Association.

 

 

La machine à lire se compose d'une base rectangulaire doté d'un dispositif de type scanner, et d'un capot à rabattre sur le document. Un tableau de bord avec de larges boutons permet de s'en servir facilement.

« Machine à lire » Sophie Pro

 

 

 Si la voix de Sophie Pro peut légèrement faire peur, le médium est le plus utilisé et emprunté au sein de la bibliothèque (une carte d'invalidité - handicap moteur, mental, ou visuel - à 80 % est requise pour profiter des services de l'établissement). Deux solutions s'offrent alors à l'usager : l'emprunt sur place ou à distance. Ces derniers « représentent 9/10e des prêts, et nous en réalisons près de 70.000 par an grâce à une franchise postale, le reste par email », précise Luc Maumet. La plateforme de téléchargement Éole, mise sur pied il y a peu, permettra d'accélérer et de faciliter les emprunts à distance.

 

Enfin, « emprunt »... « Le CD reste à l'usager, qui le conserve s'il souhaite relire l'ouvrage, mais la plupart des utilisateurs le jettent, cette solution est extrêmement peu coûteuse. » Malgré les effets écologiques du réseau numérique, Éole permettra probablement de réduire les déchets générés par l'envoi des CD gravés, dont la production est par ailleurs totalement automatisée.

 

Pour pallier une offre commerciale en livres audio qui reste principalement tournée vers le grand public; l'Association Valentin Haüy produit près de 500 conversions par an, avec l'aide de lecteurs bénévoles. Les ouvrages se transforment en fichiers MP3 structurés, c'est-à-dire doublés d'une architecture qui permet de naviguer plus facilement dans un livre, d'en distinguer les différentes parties. « Pour des textes très morcelés comme la presse, ce type de fichiers est indispensable » note Luc Maumet. « La revue de la bibliothèque, en MP3 structuré, permet d'accéder facilement à l'ours ou au sommaire, par exemple. »

 

Avec l'aide de certains fournisseurs comme Vocale Presse, la médiathèque est à même de proposer une offre simple et structurée, lisible à l'aide d'un lecteur tout aussi limpide : 4 touches suffisent pour naviguer dans les publications

 

Car l'offre commerciale est encore insuffisante : si Frédérique Allart nous explique que les livres audio du commerce « sont plutôt bons, avec un travail sur les voix particulièrement impressionnant », le directeur de la bibliothèque regrette que ces versions « ne soient pas structurées, voire même raccourcies par rapport au texte original [comme cela est le cas pour L'Élégance du hérisson, best-seller de Muriel Barbery et Gallimard, NdlR] ». Produire un enregistrement reste par ailleurs délicat pour les finances de l'Association, qui dispose de 6 loges d'enregistrement.

 

Un secteur commercial altruiste ?

 

Pour aborder les problématiques inhérentes à l'accessibilité, une certaine analogie peut être établie entre les appareils de lecture destinés aux livres audio, et ceux qui sont actuellement utilisés pour la lecture numérique. La gamme Victor Reader offre plusieurs machines pour qu'une voix raconte un texte, réglage de la vitesse compris : un mange-disques, et, plus récemment, une version portable. Tous deux répondent à la norme industrielle DAISY (Digital Accessible Information SYstem), mise en avant par le consortium du même nom.

 

 

Deux lecteurs Victor Reader : en version Classic et portable

Deux lecteurs de livres audio : à gauche, la version mange-disques, à droite, la version portable

 

 

Cette norme garantit l'accessibilité d'un livre audio, et sa lecture sur tous les appareils frappés du sceau de 5 lettres : « Du coup, les industriels qui développent les produits le font parce qu'il y a un marché, rentable, mais respectent par ailleurs la norme, et l'utilisation plus libre qu'elle permet », se réjouit Luc Maumet. 

 

Une situation qui rappelle trait pour trait celle du livre numérique, à une exception près, et de taille : l'IDPF, consortium qui travaille à l'instauration d'une norme EPUB pour le livre numérique (et dont l'AVH est membre), n'est pas au bout de ses peines. KF8, KEPUB, PDF... Les formats fermés et restrictifs ne manquent pas. Et, ainsi : « Pout tout ce qui est liseuse, il n'y a rien de convaincant sur le marché. Le pire reste peut-être Amazon, qui ignore complètement les déficients visuels » diagnostique avec déception Maumet.

 

 

 

 

Pas de sortie audio (et donc absence de synthèse vocale, parfois pour de (mauvaises) raisons légales), pas de possibilité d'agrandissement des menus... Les reproches sont légion, et les bons points viennent là où on ne les attend pas : « Les produits Apple, eux, sont très bons, Voice Over offre une très bonne accessibilité, et Android TalkBack commence lui aussi à être performant », signale Luc Maumet, dont les dires seront confirmés à l'usage par Frédérique Allart.

 

« L'arrivée de l'informatique a constitué une véritable révolution pour les non-voyants et les malvoyants » explique-t-elle en utilisatrice de l'iPhone. Toutefois, même sur ces appareils, la lecture n'est pas des plus aisées : pour preuve les indécrottables DRM, ou l'absence d'une offre commerciale qui sortirait des sentiers battus. 

 

Autres médias, mêmes difficultés

 

Si le livre en gros caractères ne représente qu'1 % des prêts effectués, les films dotés d'une audiodescription constituent une ressource importante pour les usagers de la médiathèque. Pour que les non ou malvoyants puissent visualiser des oeuvres architecturales par exemple, une maquette en résine, réalisée à l'aide d'une imprimante 3D, met le stade olympique de Pékin, le nid d'oiseau, au bout des doigts.

 

 

précédent

image

image

image

image

suivant

 

 

Les livres pour enfants sont probablement les plus proches de ceux que la plupart d'entre nous connaissent. Sinon, difficile de reconnaître les traits d'Astérix ou d'Obélix dans ces pressages en relief, sur lesquels les coups de crayon sont déconstruits pour plus de clarté. Des monuments et des cartes en relief permettent de se repérer, tout comme la carte du métro que Frédérique Allart vient parfois consulter.

 

Entre la législation et la pratique, un fossé pas signalé

 

Aux États-Unis, cracker un DRM, ces verrous numériques qui gênent l'accessibilité optimale aux documents, est totalement légal. Une sorte d'exception handicap aux droits d'auteur optimisée, à côté de laquelle celle qu'applique actuellement la France semble boiteuse. Outre-Atlantique, la National Federation of the Blind effectue un intense travail de lobbying, moins soutenu du côté de la Confédération Française pour la Promotion Sociale des Aveugles et Amblyopes

 

La loi du 1er août 2006, qui institue l'exception handicap dans la loi française, constitue un outil de taille :

 

La loi du 1er août 2006 relative au droit d'auteur et aux droits voisins dans la société de l'information a institué au bénéfice des personnes atteintes d'un handicap une exception au droit des auteurs de s'opposer à la reproduction et à la représentation de leurs œuvres.

 

Elle permet de réclamer à tout éditeur le fichier ayant servi à la création d'un ouvrage, uniquement au format papier. Celui-ci est légalement tenu de le fournir, via la Bibliothèque nationale de France. « Dans les faits, nous recevons souvent des fichiers PDF alors que du XML serait bien plus simple pour révéler la structure. L'objectif, c'est que les éditeurs nous envoient eux-mêmes leurs fichiers XML », explique Luc Maumet.

 

Bien que moins fastidieuse qu'à l'époque où il fallait envoyer des lettres recommandées au cas par cas, le traitement des PDF prend du temps... À ce titre, l'introduction des livres numériques en bibliothèque est particulièrement attendue : elle réduira un peu les inégalités d'accès tout en supprimant les étapes rébarbatives.

 

Le combat continue

 

« L'arrivée du numérique a indéniablement rapproché les bibliothèques publiques et celle de l'AVH » souligne Luc Maumet, passé en bibliothèque universitaire et en CDI de lycée. « Les établissements n'ont aucun cadre commercial ou légal, et leur image reste celle d'étagères alignées pour ranger des livres papier. » Alors quand des offres comme 100 bibs, 50 epubs sortent, l'AVH se rue dessus et est particulièrement fière d'avoir été choisie par l'éditeur Publie.net.

 

Et certaines voies sont toujours fermées, et bien fermées, aux non et malvoyants. Hend Khedher, qui a perdu la vue en 2005, étudie la linguistique et se prépare à rédiger sa thèse. Dans son cas, la bibliothèque de l'AVH est intéressante, mais insuffisante pour répondre à ses besoins : « Je numérise donc les ouvrages à la fac, où c'est gratuit, ou au Groupement des Intellectuels Aveugles et Amblyopes, où une petite cotisation doit être réglée. Parfois, des lecteurs bénévoles sont également présents sur place. »

 

Les bibliothèques parisiennes du Centre Pompidou, de Sainte-Geneviève ou de Sainte-Barbe disposent d'afficheurs braille, certes, mais qu'en est-il du reste du territoire français ? « Il subsiste inévitablement de nombreuses inégalités entre un non-voyant d'un petit village et un autre parisien », rappelle Frédérique Allart. Maintenant, rappelez-vous du taux de chômage évoqué en début d'article...

 

Que la bibliothèque de l'AVH soit privée pourra étonner au premier abord : « Mais c'est une force, qui nous permet de gérer nous-mêmes notre budget et nos acquisitions. Ainsi, 80 personnes utilisent nos partitions musicales, mais ces dernières sont indispensables à leur métier. » Chaque année, l'AVH prête près de 130.000 documents à 3.700 personnes. Ses finances sont constituées par les dons et les legs, plus une aide de l'Île-de-France, à hauteur de 5000 €.

 

La « lecture pour tous » a constitué l'une des expressions les plus prisées par le ministère de la Culture, mais sur le terrain, la réalité ne s'adapte pas vraiment aux formules. Une véritable politique publique d'accessibilité se fait toujours attendre en France : récemment, la CGT pointait l'accessibilité catastrophique des bibliothèques parisiennes, pendant que le Syndicat national de l'Édition modère l'enthousiasme de la Commission européenne quant à l'exception handicap.

 

Pourtant, si l'espérance de vie augmente, la santé ne suit pas forcément : la population générale vieillit toujours, et il semblerait que nous allons être de plus en plus nombreux, dans quelques décennies, à profiter des services accessibles des bibliothèques - privées comme publiques.

photo Oury Antoine

   

Rédacteur en chef adjoint. Créateur du Juke-Books littéraire. Sensible aux questions sociales. A l'écoute sur http://www.coupdoreille.fr

 

Mots clés :
Association Valentin Haüy - aveugles et malvoyants - accessibilité - lecture écriture



Réactions

Publié par Martin Alicia

 

Merci, de votre explication, accompagnatrice pendant quelques temps au sein de votre institution pour les départs de week-end, en discutant chemin faisant, j'ai découvert le braille, qui reste très difficile pour tout novice. Pour les autres styles de communication, je ne suivais pas trop. - " Mais ton sac est lourd !! " - "T'imagine 5 volumes pour un livre, heureusement, que je n'ai que mon ordinateur." - "Ah!? ah!?". Un peu dépassée, je vais lire votre article. Merci

Écrit le 18/04/2013 à 21:55

Répondre | Alerter

Publié par yueliang

 

Intéressant constat ! Pour ne parler que du livre et du nombre en augmentation des personnes ayant des difficultés à lire, la France ne possède aucune librairie spécialisée en grand caractère !! Trop occupés à jouir de leur situation, ces éditeurs ne feront aucun effort pour l'intérêt général.

Écrit le 19/04/2013 à 17:19

Répondre | Alerter

 

Publier un commentaire

 

publier mon commentaire

Suivez-nous

Désinscription

pub

Communiqué

Christian Garcin et "La Femelle du requin"

Dédicaces - Mardi 6 mai 2014 à 20h00 - A la librairie Rencontre avec Christian Garcin autour de ses derniers...

maestro diffusez vos communiqué sur actualitté

Profitez d'un vaste réseau de diffusion pour communiquer sur votre actualité, vos événements et vos parutions !
En savoir +

Sondage

Les éditeurs et la promotion des livres : paroles d'auteur

 

 

 

 

 

 

 

Voir les résultats

 

© 2007 - 2014 - actualitté.com