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Numérisation à la BnF : une histoire d'avenir à investir

Par N. Gary / A. Oury,Le lundi 09 juillet 2012 à 10:00:12 - 1 commentaire

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Dès aujourd'hui, nous vous proposons un feuilleton un peu particulier, version Actualeaks… L'incroyable et improbable histoire de la numérisation du patrimoine, non seulement français, mais même européen. Une numérisation mondialisée, sur fond de crise capitaliste et de relance à court terme, une armada menée par la Bibliothèque nationale de France, le « Paquebot », lancé dans une croisière qui débute en 2009. Nous avons travaillé dur, nous nous sommes rougi les yeux à grands coups de textes de loi et d'obscurs rapports de commission en tous genres… Approchez, et posez les vôtres sur l'incroyable aventure de la numérisation BnFienne… Nous déclinons toutefois toute responsabilité en cas de villégiature gâchée : ceci pourrait bien être la sombre éclipse de cet été. Et si vous êtes pris de vomissements, ce ne sera pas forcément à cause du mal de mer…

 

Pas difficile de s'en souvenir : elle ne nous a plus quittés depuis. En 2008, l'économie planétaire réalisait ce qu'impliquait la mondialisation chérie des libéraux : très bien, les capitaux circulaient, très bien, la concurrence était au top, très bien, le pouvoir d'achat était maintenu à un niveau psychologique acceptable à grands coups de prêts bancaires. Le château de cartes siglé PIB s'élèvera rapidement dans les hautes sphères. Mais faites tomber une seule carte, et toutes les autres suivront. C'était l'année 2008, en gros : une crise mondiale.

 

En France comme partout dans l'hémisphère Nord ou presque, les caisses sont vides : les États donnent un bon tour de vanne sur les investissements publics, pourtant loin d'être des torrents déchaînés. 2 ans plus tard, en 2010, rien n'a changé. Ah, si, on a l'idée du millénaire pour « relancer » : saluez le Grand Emprunt.

 

Impulsé en 2010 par Alain Juppé et Michel Rocard, celui-ci avait retenu plus de 400 projets en juin 2011, tandis que 20 milliards € étaient engagés pour la fin de l'année. À terme, ce sont 35 milliards € qui vont être empruntés par l'État auprès des établissements financiers, avec au bout la perspective plus qu'alléchante de 80 milliards € d'investissements publics.


 

 

Les établissements publics respirent. Les affaires reprennent ! Parmi eux, la Bibliothèque nationale de France, illustre institution (voir Toute la mémoire du monde d'Alain Resnais), présidée par Bruno Racine. Ce dernier, en décembre 2009, ne cache pas sa joie, et pour cause : 750 millions € alloués au patrimoine, c'est une « bouffée d'oxygène extraordinaire » pour un établissement qui investit chaque année 6 à 7 millions €. Mais, derrière ces sommes astronomiques se cache une autre réalité de la gestion du patrimoine. Bien plus crue et sinistre, du genre sangsue qui ne lâche le domaine public qu'après en avoir aspiré toute la substance.

 

Pour mieux appréhender les enjeux de cette histoire, il faut légèrement remonter dans le temps. En août 2009, La Tribune dévoilait la partie visible de l'iceberg. « Nos négociations avec Google pourrait aboutir d'ici à quelques mois », avait asséné Denis Bruckmann, directeur général adjoint et directeur des collections de la BnF (qui est un des plus grands défenseurs des solutions d'externalisation à la BnF – Google, achats de bouquets auprès des grands éditeurs, volonté d'externalisation du catalogage et des acquisitions). Peu de temps après la signature d'un accord entre la Bibliothèque nationale de Lyon et Google Livres, le « Paquebot » avait entamé les négociations avec la firme américaine, à l'époque encore considérée avec à peu près autant de bienveillance que le Grand Satan. Mais pour quelle raison ? Google n'est pas qu'un moteur de recherche : parmi ses multiples activités, il y a les livres, qu'il numérise dès que l'occasion se présente, et à l'époque sans l'accord de leurs auteurs. (voir notre actualitté) Et Bruno Racine, cavalier, avait lancé son établissement à brides rabattues dans le sillage de son confrère lyonnais.

 

À tribord toute !

 

Un mouvement stratégique qui ressemble fort à un demi-tour pour s'éloigner de la politique de son prédécesseur, Jean-Noël Jeanneney, qui imaginait la numérisation des fonds patrimoniaux de la BnF comme un processus interne, qui a les désavantages d'être à long terme, et surtout coûteux. « Pour numériser les fonds de la IIIe République, il nous faudrait entre 50 et 80 millions € » estime Bruckmann, en poste depuis 2002. Et d'assurer que si Google pouvait permettre d'accélérer la cadence, à un coût moindre, tout le monde allait y gagner. Sauf que les conditions d'accès aux œuvres, telles que proposées par Google, sont drastiques.

 

Dans les conditions d'attribution de la numérisation et de la mise en ligne du fonds ancien de la Bibliothèque municipale de la ville de Lyon, on peut lire que « Scanning Solutions SARL – Google Ireland Limited » s'engage à transformer 500.000 ouvrages maximum en fichiers, en échange desquels il recevra « une exclusivité commerciale sur lesdits fichiers d'une durée de 25 ans à compter de l'ordre de service fixant le début des opérations de numérisation ». Il y aura donc la « solution hébergée propre à la Ville de Lyon », et « Google recherche de livres » (pas encore Google Play) : libres à eux de monopoliser les œuvres depuis longtemps assimilées au domaine public, qui n'attendaient que le numérique pour être vraiment accessibles à tous. À la BnF, tous les employés de l'époque Jeanneney se souviennent de la tentative d'approche de Google en 2005, avant qu'il ne se fasse sévèrement rembarrer...

 

 

Appelons nos amis les livres à la rescousse pour montrer la rupture profonde entre la politique de Jeanneney et de celle de son successeur Bruno Racine : le premier a écrit Quand Google défie l'Europe : plaidoyer pour un sursaut (éditions Mille et une Nuits, 2005), le second Google et le nouveau monde (Perrin, 2011). Les deux pèsent comme des manifestes. Peu après son arrivée à la présidence de l'établissement, en mars 2007, Bruno Racine avait agi sans prévenir ni la ministre de la Culture en poste, Christine Albanel (mai 2007 – juin 2009, repose en paix chez Orange), ni personne d'autre. En 2009, au beau milieu d'un mandat qui devait prendre fin en mars 2010 – nul ne le savait encore reconduit à cette date – le président fomente un projet de collaboration en catimini, projet si avancé qu'il se concrétise par un mémorandum d'entente signé par les deux parties, Google et le Paquebot.

 

Tout juste nommé, le 23 juin 2009, le nouveau locataire de la rue de Valois, Frédéric Mitterrand, hérite donc d'un drôle de cadeau de bienvenue. Dès septembre, il intervient dans Le Monde, avec des punchlines efficaces : « La numérisation de tous les patrimoines doit se faire dans une garantie d'indépendance absolue » explique-t-il. Histoire de recadrer les fonctionnaires un peu frondeurs, il assure que le travail opéré s'inscrira « dans le cadre de la politique arrêtée par le ministère de la Culture », non mais ! Toutefois, difficile pour lui d'en être assuré ou du moins d'avoir tout le dossier en tête, ayant été débarqué à son poste trois mois plus tôt. « Je prendrai une décision rapidement, mais avec tous les éléments en main », précisait-il, avec en guise de conclusion : « La numérisation du patrimoine de la Bibliothèque nationale est un sujet bien trop important pour qu'on le laisse s'envenimer par des controverses. »

 

 

« Envenimer » ? Le bonhomme Frédéric Mitterrand, qui déclarait il y a quelques mois avoir vécu la hausse de la TVA sur le livre comme un « coup d'État », semblait alors à peine se rendre compte du nœud de vipères qu'il évoquait, malheureusement dressé entre le public et les œuvres du domaine public.

 

 

Lire la suite 

Un grand, un très grand emprunt à rembourser




Réactions

Publié par BlankTextField

 

Jean-Noël Jeanneney avait également reçu des représentants de Microsoft. Bruno Racine en a fait état dans Google et le Nouveau Monde (Plon, mars 2010, p. 111), et J.-N. Jeanneney est revenu sur cette rencontre dans La révolution du livre numérique : état des lieux, débats, enjeux (Odile Jacob, avril 2011, p. 96-97 ; voir http://www.cas.gouv.fr/IMG/pdf/001-224_RevolutionNumerqiue.pdf), où il dit avoir sollicité un mécénat.

Écrit le 10/07/2012 à 04:49

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