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Agatha Christie simplifiée : le crime de la Lecture-Express

Les romans d'Agatha Christie raccourcis. A qui profite le crime ?

Par Jean-Romain Blanc,Le jeudi 16 février 2012 à 12:04:20 - 0 commentaire

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C'est un crime que même la reine du genre n'aurait pu imaginer. HarperCollins a décidé de réduire, simplifier, tronquer et corriger une vingtaine de romans de Lady Agatha Christie. L'objectif de la série est de transmettre Agatha Christie en VO aux personnes dont la langue maternelle n'est pas l'anglais. C'est pourquoi les étudiants avec un bon niveau d'anglais s'avèrent être la population cible idéale.

 

En tout cas, c'est l'explication fournie par l'éditeur. « Agatha Christie est très célèbre dans le monde entier, mais beaucoup de non-anglophones trouveront les textes originaux trop difficiles. Le langage est assez archaïque, les intrigues compliquées, avec beaucoup de personnages » explique l'éditrice Catherine Whitaker. Une position assez curieuse étant donné la place qu'occupent ces livres dans l'éducation britannique pour leur exemplarité grammaticale et leurs tournures de phrases parfaites.

 

« Rien ne se perd rien ne se crée tout se transforme » Lavoisier, visionnaire.


Soucieux de préserver le style et l'approche d'Agatha Christie, HarperCollins a réuni une équipe composée d'éditeurs et d'abréviateurs. Derrière la barbarie du terme, les abréviateurs sont d'avantage connus pour leur travail sur les audio books.

 

« Ils ont commencé à abréger, mais c'était encore trop compliqué, donc nous avons ensuite utilisé le langage actuel, explique Whitaker. Très rarement, nous avons effacé un personnage, parfois il y avait une petite déviation de l'intrigue que l'on pouvait éviter et que l'on a préféré couper ». Préserver le fond pour modifier la forme serait-on tenté de dire. Jugez plutôt, voici le texte original :

 

« You do see, don't you, that she's got to be killed? The question floated out into the still night air, seemed to hang there a moment and then drift away down into the darkness towards the Dead Sea."Poirot "paused a minute with his hand on the window catch. Frowning, he shut it decisively, thereby excluding any injurious night air ! »

 

Et le même passage après simplification :

 

« Don't you agree that she's got to be killed? The words seemed to hang in the still night air, before disappearing into the darkness. It was Hercule Poirot's first night in the city of Jerusalem, and he was shutting his hotel-room window - the night air was a danger to his health! »

 

Description de cette image, également commentée ci-après


Agatha Christie (©Wikipedia)


HarperCollins a déployé des moyens considérables sur ce projet. Et pour cause, les précédentes tentatives du genre avaient été de cuisants échecs. En 2007, HarperCollins avait réduit les 1500 pages du Guerre et Paix de Tolstoï en un condensé, néanmoins toujours épais, de 900 pages. Mais c'était l'éditeur Orion qui avait subi les foudres des garde-fous littéraires. Alors que l'éditeur n'avait pas encore publié ses nouvelles versions de classiques comme Moby Dick, David Copperfield ou Vanity Fair, versions destinées à « des lecteurs en manque de confiance », le journaliste Stephen Moss avait vivement  critiqué le fait même de réduire un livre. « Un grand roman est bien plus que son intrigue, c'est un écosystème, un monde à part entière. Ce sabotage est à vos risques et périls ».

 

« C'est une version pour un public contemporain qui est trop occupé ou stupide pour lire l'original » ajoutait-il à l'époque, allant jusqu'à s'emporter : « Et pourquoi pas Le Misérable ou L'enfant unique Karamazov ? » Ces réactions ont été prises en compte par HarperCollins, assure Catherine Whitaker. « Ceux-ci sont destinés à un tout autre public. Nos livres n'ont pas été abrégés parce que les gens qui cherchent à approfondir leur apprentissage de l'anglais sont trop « occupés ou stupides » mais parce que nous sommes conscients qu'étendre la lecture à un pays étranger est toujours compliqué ».

 

Murdoch, ce marionnettiste 

 

Mais deux réserves sont à émettre sur cette évolution vers une lecture simplifiée. La première remarque entendue provient des étrangers qui ont appris l'anglais. Pour eux, certains textes originaux doivent être connus en l'état, ne serait-ce que pour acquérir une culture générale digne de ce nom.

 

L'autre reproche est qu'un éditeur reste un éditeur. Et donc que derrière une apparente volonté d'aider à la compréhension de l'anglais se cache le spectre du profit. C'est en tout cas, ce que met en lumière Clayton Burns. Il rappelle que, depuis 1987, HarperCollins fait partie intégrante du groupe News Corporation, propriété de la famille Murdoch, à qui il reproche de niveler par le bas l'éducation en Grande-Bretagne. En 2010, la branche News International envisageait de sponsoriser une école publique, ce qui avait provoqué un tollé dans le royaume. Le député travailliste Paul Farrelly déclarait à l'époque : « Il serait très préoccupant si ce que nous voyons dans la presse de Murdoch alimente nos enfants par le système scolaire ».

 

Et l'ancien ministre aux Affaires européennes Denis McShane d'alerter le gouvernement sur le business lié aux programmes académiques : « l'idée que les valeurs de Rupert Murdoch peuvent infecter nos enfants est une histoire d'horreur réelle ».

 

Deux ans plus tard, et si la vente de livres simplifiés était le stratagème du magnat des médias pour exporter son système de politique éducative à travers le monde ?

 

Sources : Guardian , Guardian (2) , Guardian (3)

Pour approfondir



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