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Ebook : l'imposible lecture pour un jeune sans carte bleue

Et par conséquence, l'impossible intimité, l'impossible solitude, l'impossible achat, etc...

Par Nicolas Gary,Le jeudi 09 juin 2011 à 21:09:08 - 15 commentaires

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« Frères humains qui après nous vivez… » N'est-il pas magnifique ce vers de l'infâme bandit poète Villon ? Si fait ! Et pourtant, dans son invite à ne pas le juger, se pourrait-il qu'il y ait de sa part comme une clémence insoupçonnée, le poète ne jugeant lui-même pas ses prochains ? Tout cela est vertigineux…

Mais en quoi Villon nous interpellerait-il encore, depuis ces lointains siècles qui furent les siens ? Parce qu'il faudra peut-être qu'en ces temps numériques, nous implorions nous aussi la clémence de nos descendants, pour la révolution que nous allons leur apporter. Explications : vivre la passion numérique n'est pas sans risques. Il ne suffisait pas que Richard Stallman détaille les dangers du livre numérique pour notre liberté, il fallait aussi ouvrir les yeux sur les dommages que l'ebook occasionnera sur nos enfants.


Attention, ne me faites pas dire ce que je ne pense pas : le livre numérique est un bienfait, en ce qu'il apporte créativité et développement de projets intéressants et innovateurs - quand on accepte de sortir de l'homothétique et de ses pures questions de commercialisation. En fait, le livre numérique, quand l'EPUB 3 sera définitivement maîtrisé, aura les charmes d'un territoire créatif à explorer. Encore faudra-t-il alors que les auteurs répondent présents. C'est un autre maillon de la grande chaîne…

C'est que justement, sur nos enfants, reposera le poids de la commercialisation et de l'accessibilité des produits, par le biais numérique.

Market, Store et autres cybercommerces

Soyons clairs : aujourd'hui, les librairies qui proposent de la vente d'ebooks ne comptent sur les doigts de deux, si ce n'est une seule main - et peut-être même, celle de Django Reinhardt. Qui vendent des ebooks, directement depuis une boutique physique, comprenons-nous. Et même si elles étaient 100, 1000, 100.000, il n'en reste pas moins que l'on ne peut pas acheter de livres numériques, sans carte bleue. Suivez mon regard : sans la petite carte à puce magique, pas d'ebook, même en magasin. Et inutile de parler des Market Android ou de l'App Store : toutes ces boutiques sont reliées viscéralement, pour l'acte d'achat, au numéro de carte bleue de laquelle sera prélevée la somme dite.

Effectivement, un enfant peut disposer de sa propre carte bleue dès l'âge de 13 ans, mais il ne lui est pas nécessairement possible d'avoir une carte de paiement. Et dans ce cas, seul le retrait de liquide est envisageable. Mais comment paye-t-on la moindre application avec du liquide ? C'est que les nouvelles technologies et l'élément liquide ne font pas bon ménage…

Encarté bleu

Je ne dois pas être seul dans ce cas, et il me semble que d'autres ont sûrement vécu la situation, mais dans mon jeune temps, et voilà, je viens officiellement d'accéder au statut de vieux con, je me suis rendu une fois ou deux dans des librairies. Et - horribile auditu - j'y ai acheté des livres sans mes parents. Probablement pas des choses bien vilaines, mais c'étaient mes achats. Avec mon argent de poche. Et mes livres.


C'est qu'à ce moment, je ne les ai pas achetés depuis une carte bleue empruntée à mes parents, pas plus que ce n'était sur l'iPad familial que je me les suis procurés. Si je devais avoir 20 ans de moins aujourd'hui et que les choses évoluent comme elles le doivent, soit il me sera donné de disposer de ma propre tablette, et du compte bancaire lié autorisant les achats, soit les découvertes numériques me passeront sous le nez. Et surtout l'autonomie d'achat que me procurait mon libraire.

Mon livre, mon ivresse

J'y ai, je crois bien, acheté mon premier roman de Sade - ô insupportable philosophie et même L'Orange mécanique, dont mes parents tenait l'exemplaire de la maison à l'écart. Comment se procurer ses oeuvres, le jour où elles seront commercialisées numériquement, et que l'on a 13 ans, et pas de carte bleue ? Impossible, sans passer par les fourches caudines et parentales.

« Papa, tu peux m'acheter Histoire d'Ô ? »

Regard prévisiblement médusé du père, mais surtout, voilà bien une question qu'aucun enfant ne poserait. Se sachant à quelques pas de l'interdit, de la littérature adulte, à laquelle il n'est pas normal qu'il accède, comment justifier cette envie ?

« Mais bien sûr, fiston. »

Que cette réponse serait parfaite !

Et venue d'un monde assez idéal…

Nous en sommes encore loin, et, quand bien même, devoir demander, c'est ne plus braver d'interdit, ne plus avancer seul, avec un livre à soi, acheté dans des conditions qui comptent autant - plus ? - que ce que la lecture nous apportera.

Un siècle de carte bleue, seul accès aux oeuvres futures… voilà qui en ferait presque douter de l'évolution numérique...

Sources : , , ,

Pour approfondir

Mots clés :
enfant - lecture - numérique - acheter



Réactions

Publié par mageekguy

 

Lecteur assidu depuis mon plus jeune âge et fils de bibliothécaire (il est très possible de voir là une relation de causes à effet), ce sujet m'interpelle, car j'ai toujours bénéficié d'un accès aux livres très facile, soit via le travail de ma mère, soit parce que j'avais la possibilité de demander à mes parents de m'acheter un titre précis ou, plus tard, de me l'offrir.
Effectivement, la CB semble être un ticket d'entrée insurmontable à première vue.
Cependant, s'arrêter à cela est sous-estimé fortement l'intelligence du marketing, qui ne laissera certainement pas passer un marché aussi juteux que celui de la littérature enfantine à cause d'une limite aussi bassement matériel.
D'ailleurs, la solution existe déjà, et s'appelle carte de paiement prépayé.
Et elle est déjà utilisé à plein dans, par exemple, l'univers de la téléphonie mobile, et elle est judicieusement mise à disposition aux caisses de toutes les grandes surfaces.
Je ne m'en fais pas pour nos chers têtes blondes : si les parents en les moyens financier, les éditeurs trouveront le moyen de faire dépenser aux parents leur argent via leurs enfants.
Le vrai problème pour les enfants n'est donc pas l'accès aux livres, mais bien le coût d'accès à la culture et plus particulièrement au livre, qui ne cesse d'augmenter malgré la régulation de l'État.

Écrit le 09/06/2011 à 10:10

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Publié par Jeanne

 

merci de soulever ce point non négligeable.
mais ? n'y aurait-il pas de librairies physiques pour pallier cette contrainte ?

Écrit le 09/06/2011 à 20:11

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Publié par Nicolas Gary ActuaLitté

 

@Jeanne : les librairies physiques existent bien, évidemment. Ce qu'il me semblait important de noter, c'était justement la liberté apportée par ces établissements, et cette liberté manquante dans les ebookstores.
D'un autre côté, considérer que certaines oeuvres pourraient n'exister qu'en numériques signifie qu'une librairie 'de brique et de mortier' ne pourrait pas les vendre - et même si, ce serait-, là encore, avec une carte bleue...

Écrit le 09/06/2011 à 20:27

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Publié par Coxigru

 

Oui enfin on peut aussi acheter a son mome une carte qui lui permet de telecharger ses jeux sur ipod, donc le raisonnement ne tient pas vraiment. Je connais nombre d enfants et de jeunes sans carte bleue qui se font offrir un moyen de paiement, ouvrir un paypal par des grands parents geek:) />
Grand mere d un petit quebecois qui ....a demandé une carte

Publié par Giles

 

Quel âge avez-vous, Nicolas Gary ? J'ai 65 ans et depuis que je lis ActuLitté j'ai l'impression que vous êtes plus âgé que moi ! La plupart des articles soulèvent les difficultés ? souvent imaginaires ? du numériques et ont comme une odeur de papier? jauni, sans jamais parler des avantages (sauf si j'ai mal lu). Pendant ce temps les États-Unis, je veux dire les lecteurs Américains autant que les éditeurs et les auteurs, se posent moins de questions entomologiques et publient des livres numériques. Cela s'appelle "occuper la place" et je crains qu'ils n'occupent bientôt toute la place. Déjà, Hachette déplace sont activité vers les États-Unis?

Quant à l'obligation d'acheter des livres numériques avec une carte bleue, des lecteurs vous ont répondu ; on peut les payer avec des cartes iTunes (par exemple) ou même (au Québec) avec sa "carte débit".

J'espère voir une correction, ou une mise au point au bas de votre article à ce sujet ?

Écrit le 10/06/2011 à 01:53

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Publié par Giles

 

Désolé pour tous ces points d'interrogation dans mon intervention précédente... Le site ne reconnaît pas les caractères Unicode (point de suspension, tirets), apparemment.

Écrit le 10/06/2011 à 01:55

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Publié par Togram

 

Souvenir des heures délicieuses, passées (j'avais une dizaine d'années) à fouiller dans les piles de livres simplement disposées sur le plancher du grenier : policier, espionnage, science-fiction au début, romans de toutes sortes, histoire, et à l'occasion érotisme...
Mélange de sensations : odeur du jambon fumé pendu-là dominée par celle des vielles pages, culpabilité, oreille guettant le bruit possible de pas dans l'escalier et par-dessus tout jouissance de la lecture...
Je crains, comme Nicolas, de faire "la vieille conne", mais ça sent comment un vieux livre numérique ?

Écrit le 10/06/2011 à 09:02

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Publié par Ludovic

 

[quote:15768](...) ça sent comment un vieux livre numérique ?[/quote]
Comme un vieux lever de soleil.

Écrit le 10/06/2011 à 11:59

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Publié par libraire de province

 

Juste une petite rectification pour signaler que bien que libraire de province, j'utilise Medialog de Tite-Live et je propose à mes clients toute une sélection d'ebooks (toute l'offre dispo sauf hachette pour le moment, Numilog est difficile à convaincre mais c'est un autre problème) avec la possibilité de payer en caisse avec le mode de paiement de leur choix... (chèque, espèce, chèque cadeau ou cb)

Écrit le 10/06/2011 à 14:24

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Publié par webatou

 

Bonjour,

En Belgique, il est de plus en plus souvent possible de payer sur Internet à l'aide d'une simple carte de débit et d'un lecteur de carte (à condition que le compte soit suffisamment alimenté). Donc pourquoi pas pour des ebook, de la musique...

Ce n'est pas le cas en France ?

Amicalement,
Monique

Écrit le 10/06/2011 à 14:31

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Publié par Stef

 

Les commentaires sont justes mais répondent à mon sens à côté du sujet de l'article.
On peut évidemment utiliser une carte de débit, une carte cadeau, la carte bleue de quelqu'un d'autre. Mais à chaque fois il faut s'inscrire sur le site voir, pour Itune et Android marlet et peut-être Amazon et d'autres, je ne sais pas, prouver que l'on a l'appareil necessaire. C'est de la dictature pure et simple.

Je suis fan de numérique, relativement geek mais ça me chagrine que cela ne choque personne (et j'aimerais que l'on m'épargne l'argument rebattu "si je n'ai rien à cacher, je ne crains rien", il est absurde et malhonnête).

Au delà de la carte bleue obligatoire, c'est la perte de liberté et d'anonymat que Nicolas Gary semble regretter et je suis bien d'accord avec lui sur ce point.

Libraire de province apporte peut-être une solution si elle se généralise et si les libraires survivent...

Écrit le 10/06/2011 à 16:12

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Publié par Togram

 

Et un vieux lever de soleil, ça sent quoi ? De la lumière ? La lumière va remplacer l'odeur...
Il faut arrêter tous les vieux cons et arrêter d'être de vieux cons.

Écrit le 10/06/2011 à 19:53

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Publié par Mouais

 

Je réagis au commentaire "Le vrai problème pour les enfants n'est donc pas l'accès aux livres, mais bien le coût d'accès à la culture et plus particulièrement au livre, qui ne cesse d'augmenter malgré la régulation de l'État." En fait, c'est le contraire: l'Etat (français!) impose un prix qui tire le coût vers le haut, y compris en dehors de France, car il empêche les grandes surfaces de vendre moins cher, pour soi-disant défendre les libraires. L'effet obtenu est l'inverse: les livres coûtent chers et donc il s'en vend moins. Cette régulation m'exaspère d'ailleurs beaucoup, car je suis de la sorte victime de lois extra-territoriales de la France... Vivement que la Commission Européenne sanctionne la France!

Écrit le 17/06/2011 à 11:34

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Publié par Jedai

 

[quote:15768]Souvenir des heures délicieuses, passées à fouiller dans les piles de livres. Mélange de sensations : odeur du jambon fumé pendu-là dominée par celle des vielles pages, culpabilité, oreille guettant le bruit possible de pas dans l'escalier et par-dessus tout jouissance de la lecture...
Je crains, comme Nicolas, de faire "la vieille conne", mais ça sent comment un vieux livre numérique ?[/quote]

Ca ne sent rien... Et heureusement dirais-je ! Peut-être ne suis-je pas assez vieux, mais j'ai moi aussi mes souvenirs de lectures dans la cave de la maison de ma grand-mère de vieux livre abîmés et odorants et l'odeur du vieux papier n'a jamais fait partie des plaisirs de la lecture pour moi (et n'a rien à voir avec celle d'un jambon, ne t'inquiète pas ceux-ci sont encore loin de la numérisation). Au contraire j'ai souvent déploré une dégradation de l'état des livres (allant souvent de pair avec leur "gain" olfactif). Il est vrai que pour moi le livre n'a jamais été aussi important que son contenu ou seulement en cela que le contenant mettait en valeur ou desservait le contenu...

Je ne crains guère que les enfants ne se retrouvent incapables d'acheter des livres faute de carte-bleue, on voit déjà de nombreuses solutions et bien forcé vu l'expansion des offres de bien divers uniquement accessibles par le biais de ces moyens de paiement dématérialisés. En vérité si question il y a, elle est bien plus large que le livre électronique et concerne l'usage toujours plus grand de ces moyens de paiement et la progressive réduction de l'usage du liquide. Il s'agit d'une réflexion sur le modèle de société et les conséquences de cette perte d'anonymat des achats d'un particulier, de son profilage par les agences publicitaires...

Écrit le 17/06/2011 à 22:00

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Publié par Jedai

 

[quote:15790]Et un vieux lever de soleil, ça sent quoi ? De la lumière ? La lumière va remplacer l'odeur...
[/quote]

Je pense que la teneur du message était assez claire : bien qu'un vieux coucher de soleil exceptionnel ne sente rien cela ne nous empêche pas de l'apprécier ou de s'en souvenir avec joie ou nostalgie. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'un livre n'a pas d'odeur qu'il ne peut pas être inoubliable !

Écrit le 17/06/2011 à 22:04

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