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Je récuse... Lettre à Mme Aurélie Filippetti
Madame la ministre de la Culture, je vous fais une lettre
Par Yal Ayerdhal,Le dimanche 01 juillet 2012 à 08:34:43 - 33 commentaires
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Cette tribune, comme un droit de réponse, fait suite à l'entretien exclusif avec la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, dont les propos, recueillis par ActuaLitté, sont à retrouver dans l'article C'est l'éditeur qui fait la littérature. Il peut apparaître important d'en prendre connaissance, pour mieux appréhender le texte qui suit.
Excellent lecture tout de même.
Madame la Ministre,
Me permettez-vous, dans l'attente que vous me receviez un jour au nom du collectif d'auteurs à qui il ne reste que le « Droit du serf » pour se faire entendre, d'avoir le souci de votre récente nomination et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?
Vous vous êtes sortie du piège concocté par vos adversaires politiques lors du redécoupage électoral. Vous apparaissez renforcée par cette victoire qui assoit votre légitimité. Mais quelle tache de boue sur votre ministère – j'allais dire sur votre sacerdoce – que cet abominable discours à l'Assemblée générale du Syndicat national de l'édition. Une prise de position dans la droite ligne tracée par votre prédécesseur qui résonne comme un camouflet contre ceux qui font la culture littéraire. Les auteurs, Madame la Ministre. Les auteurs seuls.
Madame la Ministre, je ne sais s'il était de votre devoir d'adresser un hommage aussi appuyé à la présidence du SNE d'Antoine Gallimard. Il est du mien de vous rappeler que, à la fin de son mandat, jamais les relations entre auteurs et éditeurs n'ont été aussi tendues, que, si monsieur Gallimard a été un interlocuteur indispensable pour les pouvoirs publics, jamais une loi « culturelle » n'a autant indigné les auteurs que celle sur la numérisation des œuvres indisponibles du XXe siècle à laquelle il a contribué depuis sa gestation, que son intransigeance a conduit plusieurs fois à la rupture des négociations entre les associations d'auteurs et le SNE, qu'il n'existe toujours aucun accord en matière de numérique entre les différentes parties, que, par contre, le SNE a négocié avec Google un accord qui lui vaut une levée de boucliers quasi unanime parce que, non content d'éclairer la loi du 1er mars 2012 sous un jour inquiétant, il se combine avec elle pour instaurer des pratiques contre lesquelles la loi était censée prémunir les auteurs, sans d'ailleurs le faire vraiment.

Pour votre information, Madame la Ministre, les auteurs n'ont pas attendu qu'Amazon – puisque c'est essentiellement cette grande entreprise technologique que vous désignez par ces termes – leur ouvre une porte pour réfléchir à la propulsion de leurs œuvres sur le marché du livre numérique en se passant des éditeurs et des intermédiaires qui leurs sont liés. Et il ne s'agit pas seulement d'autoédition. L'idée d'une coopérative d'édition numérique est née fin 2009, quand les auteurs ont trouvé dans leurs boîtes aux lettres les propositions d'avenants au contrat d'édition pour l'exploitation numérique de leurs ouvrages dans des conditions totalement indécentes. Vous usez vous-même d'un curieux euphémisme en disant que les éditeurs n'ont pas été assez audacieux sur le niveau des rémunérations servies aux auteurs en matière de droit numérique. Pourtant, ce faisant, ils ont poussé l'audace si loin que leur mépris pour ceux qui écrivent les livres ressortit à la témérité. Et vous avez raison : c'est une erreur manifeste que les éditeurs paieront… en termes contractuels et en droits d'auteur corrects, s'ils comprennent à temps qu'ils ne sont pas, pour une fois, en position de force, faute d'hégémonie.
Et vous êtes plus inquiète de la position des auteurs que de celle des éditeurs ?
Pourquoi, Madame la Ministre ? Parce que les auteurs remettent en cause l'iniquité ? Ou simplement pour « ne pas renoncer si tristement à un an de travaux menés de bonne foi par chacun des protagonistes », parce que vous partagez avec le SNE une obligation de réussite pour sauver, quoi qu'il en coûte aux auteurs, le projet d'exploitation numérique des livres indisponibles, tel que défini par un accord entre une seule association d'auteurs, la Bibliothèque nationale et le ministère ?
Quelle est cette bonne foi ? Quels intérêts privilégie-t-elle ? Pourquoi les seuls sans qui les livres n'existeraient pas – leurs auteurs – ont-ils le sentiment d'être floués ?
Vous avez fait part de l'objectif de redonner 2 points de résultats aux commerces indépendants pour assurer la pérennité de leur exploitation, j'en suis ravi pour mes amis libraires. Que ferez-vous pour les véritables précaires de la chaîne du livre que sont les auteurs, sans cesse plus paupérisés ?
Que de questions, n'est-ce pas ? Cela fait des mois que, parmi plus de trois mille auteurs, j'en pose des similaires sans obtenir de réponses qui ne soient pas des syllogismes, sans même que nos inquiétudes devenues revendications ne soit entendues.
Alors, je me réjouis de vous entendre dire que vous allez échanger avec les différentes parties sur ce dossier. Et j'attends.
Cette lettre est déjà longue, Madame la Ministre, et il est temps de conclure.
Je récuse l'assimilation de la culture à l'industrie culturelle.
Je récuse la confusion entre le commerce et la diffusion de la culture au plus grand nombre.
Je récuse l'amalgame entre la fonction de l'editor, comme le définissent les Anglo-Saxons, qui aide l'auteur à peaufiner son ouvrage, et celle de publisher qui, d'intermédiaire en intermédiaire, fabrique l'objet livre pour en permettre la commercialisation.
Je récuse la préséance accordée aux exploitants de la chaîne du livre sur les créateurs du contenu littéraire.
Je récuse la qualification d'utopique à mon aspiration de forger un nouveau modèle économique pour vivre même modestement de mon œuvre.
Je récuse l'éminence du rôle de l'éditeur dans le processus de création. J'affirme même qu'il nuit à l'indispensable autonomie créatrice en réduisant la diversité culturelle par une uniformisation marketing de la littérature.
Je récuse l'affirmation que l'écrivain ne naît qu'au travers du regard de l'éditeur. L'écrivain naît du désir d'écrire acquis au fil de ses propres lectures et du besoin de dire son monde ou le monde aux lecteurs inconnus par qui seuls il existera en tant qu'écrivain.
Alors, je vous demande en vous paraphrasant, Madame la Ministre, puisque les auteurs sont « balayés, pas insultés, non, simplement omis » par les Wendel de l'industrie littéraire, où est passée votre « saine haine de cette bourgeoisie bleu-blanc-rouge » qui détricote le Code de la propriété intellectuelle pour faire valoir un droit d'éditeur en lieu et place du droit d'auteur, comme leurs semblables se sont employés, sous le régime de vos prédécesseurs au gouvernement, à éradiquer les vestiges du programme du Conseil national de la Résistance ?
Ce sont les écrivains qui font la littérature.
J'attends, écrivait Zola.
Rien n'a changé. J'attends à mon tour.
Veuillez agréer, Madame la Ministre, l'assurance de mon profond respect.
Ayerdhal
Pour approfondir
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Yal Ayerdhal -
Aurélie Filipetti -
ministre de la Culture -
lettre ouverte
Publié par Lalie Walker
Cher Ayerdahl,
Bravo et merci, au nom des auteurs, de la littérature, de la culture, de la résistance.
A tes côtés,
J'attends, aussi.
Amitiés
Lalie
Publié par Isabelle Pariente-Butterlin
Merci pour cette mise au point tout à fait juste. Un seul petit regret : l'emploi que vous faîtes du terme de syllogisme qui désigne un mode de raisonnement valide et que, visiblement, vous substituez à celui de sophisme… c'est dommage dans cette belle mise au point !
Publié par Lucie Chenu
Les propos de la ministre sont d'autant plus gênants qu'il faut se souvenir que, cette année, les auteurs n'ayant pas d'actu ne pouvaient pas obtenir une accréditation pour le Salon du Livre, alors que des « professionnels du livre » tels que les orthophonistes, les vendeurs de logiciels ou les assureurs (!?) pouvaient se faire accréditer sans problème. Les auteurs ont protesté et obtenu gain de cause, mais ce sont les correcteurs qui ont été rayés de la liste des professionnels du livre…
Publié par Yal Ayerdhal
Un syllogisme est un raisonnement déductif rigoureux qui ne suppose AUCUNE proposition étrangère.
Autrement dit qui ne repose que sur ses propres présupposés.
Publié par Yza
S'il est en effet vrai que l'écrivain naît d'abord de son propre désir d'écrire il est AUSSI vrai que c'est l'intervention, la médiation d'un éditeur qui parachèvera si l'on veut le texte qui deviendra "livre". J'entends par "éditeur" quelqu'un qui n'est pas seulement un marchand mais une personne qui AIME les textes et les auteurs, qui est lui-même un "super lecteur", qui est donc cette personne unique capable d'avoir une approche critique d'un texte dont souvent l'auteur lui-même est incapable parce qu'ayant avec son texte un rapport trop étroit, trop à vif, trop émotionnel. Et pour être correctrice j'assiste régulièrement à la "maturation des textes dans le bureau de l'éditeur, souvent en compagnie des auteurs. De ces longues séances de concertation commence à naître "le livre", qu'il faut ensuite maquetter, mettre sous reliure... Des choix d'éditeur, concertés souvent mais qui résultent de connaissances (visibilité en librairie, "lectorat", économie du livre...) en général étrangères aux auteurs. Éditer est un métier, et je ne crois pas que sans l'appui d'un éditeur un livre soit tout à fait un livre. On a beau "être écrivain" et "savoir écrire", outre qu'un regard extérieur sur un texte est de toute façon nécessaire - les vrais écrivains sont les premiers à le réclamer - la publication implique des compétences que seul un éditeur possède. Aucune de ces entreprises qui proposent, sur internet, à tout un chacun de "publier son livre" n'offre ce savoir-faire: tout est laissé au choix et à la responsabilité des "auteurs", leur donnant l'illusion qu'ils sont à la fois "écrivains", "maquettistes"... Résultat: les ouvrages sortent mal écrits, pleins de fautes, mal mis en pages parce qu'on ne saurait cumuler, sans un minimum d'expérience, toutes ces compétences. Déjà faut-il posséder celle d'écrire en un français correct. Certes, on voit sortir de certaines grandes maisons des textes ineptes, des livres bourrés de coquilles - mais c'est, justement, parce que derrière l'enseigne reconnue n'œuvre pas un éditeur au sens littéraire, vraiment littéraire, du mot... Bref, vous l'aurez compris: je suis une farouche admiratrice du VRAI éditeur!
Publié par Jasz
Affirmer qu'un éditeur nuit à la création, et qu'il n'a pas un rôle indispensable dans le processus qui permet à un livre abouti de voir le jour, me semble aussi aberrant que les affirmations de notre ministre qui dit que l'éditeur "légitime" en quelque sorte l'auteur.
Un travail éditorial (qu'il soit fourni par un pro ou par des personnes qualifiées) est indispensable dans la grande majorité des publications. Les corrections, propositions de réécriture, UN REGARD EXTERIEUR à celui de l'auteur sont autant de facteurs qui permettent à une oeuvre de qualité de voir le jour.
Nier l'importance de ce travail extérieur à celui d'écriture, mais qui participe tout de même à la création de l'oeuvre, est une erreur – comme de dire que le travail éditorial "fait" l'oeuvre.
Beaucoup d'éditeurs vivent dans des conditions aussi modestes que beaucoup d'auteurs, et ne cherchent pas à vampiriser les oeuvres pour en faire de purs produits marketing.
Merci d'arrêter de vous tirer dans les pattes, ou de chacun tirer la couverture. L'auteur est indispensable à l'écriture, le travail éditorial (encore une fois, pro ou pas) est indispensable à l'aboutissement d'une oeuvre.
Publié par TheSFreader
Yza, je suis également un vrai admirateur du "Vrai" éditeur. Maintenant, vis à vis d'un auteur, qu'est-ce qui justifie que la part de l'éditeur, aussi vrai soit-il, soit trois fois supérieure à celle de l'auteur, sans qui il n'aurait rien à éditer ?
Publié par TheSFreader
@Yza Si un auteur prends toutes ces responsabilité en connaissance de cause et les gère professionnellement, il n'y a pas de raison que le livre sorte mal écrit, bourré de faute et/ou mal mis-en page.
Je suis le premier à me battre contre les auto-édités approximatifs, qui donnent justement cette mauvaise image de marque à l'auto-publication. J'ai d'ailleurs eu quelques échanges vigoureux cette semaine avec l'un d'entre eux, qui cumule à lui seul l'ensemble de ces défauts que vous citez.
Pour autant, d'autres sont tout-à-fait à la hauteur de cette double responsabilité.
Publié par TheSFreader
en réponse à Jasz
Jasz , personne ne le conteste, et c'est d'ailleurs la distinction que fait Ayerdhal dans sa phrase
"Je récuse l'amalgame entre la fonction de l'editor, comme le définissent les Anglo-Saxons, qui aide l'auteur à peaufiner son ouvrage, et celle de publisher qui, d'intermédiaire en intermédiaire, fabrique l'objet livre pour en permettre la commercialisation."
C'est d'ailleurs pourquoi nombre d'auto-publishers font appel à des "editor" et correcteurs extérieurs avant de publier leurs livres. Ne pas le faire est à vrai dire une faute majeure.
Dans un billet sur mon blog http://readingandraytracing.blogspot.com/2012/06/trois-livres-autour-de-lauto.html je chronique ma lecture de trois livres autour de l'auto-publication. Les deux premiers (même s'ils ne sont pas parfaitement exempts de défauts) insistent vraiment sur ce sujet, alors que le troisième est le symptôme parfait de l'auto-édité.
A vrai dire, je suis un peu pédant sur mon usage des termes "auto-publié" et "auto-édité".
Le premier indique un auteur qui en plus d'être auteur, prends le rôle de "publieur/publisher", et le remplit de manière professionnelle, en faisant appel lorsque c'est nécessaire à des intervenants externes, quitte à les payer.
Le second sera justement celui qui s'éditera (au sens editor) lui même (pour peu qu'il le fasse effectivement), avec les défauts que vous pointez si bien.
Publié par SB
Moi je n'attends plus...J'ai juste arrêté d'écrire...
Publié par Ayerdhal
en réponse à Jasz
La phrase exact est : "Je récuse l'éminence du rôle de l'éditeur dans le processus de création." Le travail éditorial, pour lequel j'ai le plus grand respect, ne peut intervenir qu'après la phase de création (le rôle de l'editor au sens anglo-saxon du terme).
Publié par TheSFreader
en réponse à Ayerdhal
Autant pour moi, désolé.
Publié par clmasse
100% d'accord avec ce texte. Filippetti est la ministre des lobbies, pas des français.
Publié par clmasse
en réponse à Yza
@Ysa, c'est la distinction qui a été faite très clairement dans le texte entre /editor/ et /publisher/ Vous parler donc du rôle de l'editor. Mais tout comme le publisher, l'editor, le producteur dans d'autre arts et certains autres acteurs, il se crée des équivalents numériques. Par exemple la collaboration en ligne, le contact direct de l'auteur avec le lecteur, des sites de /review/ et d'autre à inventer.
Nous avons des morpions qui s'accrochent à leurs privilèges et qui refusent d'évoluer. Personne n'est indispensable, pas même l'éditeur. D'ailleurs on peut se poser la question s'il est plus utile à l'art qu'au marketting, je pencherais plutôt pour la seconde solution, car la littérature ne consiste pas à s'adapter aux habitudes, voire à l'ignorance des lecteurs. C'est en soi un acte révolutionnaire, qui est bridé par les faiseurs de fric qui veulent du lisse, du politiquement correct.
Publié par palpatine
Je suis auteur et j'approuve ce message (comme on dit). Le monde de l'édition recèle de bien des scandales vis-à-vis des auteurs (et ne s'en rend même plus compte...).
D'ailleurs, profitant d'une erreur contractuelle (et de mon absence d'autorisation...), j'ai fait arrêter l'exploitation de mon livre au format numérique : pourtant ardent défenseur du numérique, l'aumône ahurissante que je pouvais recevoir de l'exploitation de ces droits, comparés aux gains de mon éditeur, m'ont poussé à cette extrémité (et au passage à me garder le droit de diffuser le livre numérique sous une licence libre — mais ça, ils ne l'ont pas vu venir...).
Publié par Isabelle Pariente-Butterlin
en réponse à Yal Ayerdhal
Vous faîtes une erreur sur la forme syllogistique. C'est une forme de raisonnement. Je regrette que vous n'entendiez pas mes arguments. Votre propos est intéressant. Je voulais vous éviter une erreur logique.
Publié par Mélanie
Une très belle remise au point.
Attendons.
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