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Psychanalyse de livre : Eragon, des dragons, des combats héroïques

Torchon littéraire et succès international : comment se l'expliquer ?

Le lundi 26 mai 2014 à 12:08:52 - 0 commentaire

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Un jour, une chroniqueuse littéraire m'a posée cette question : pourquoi les jeunes lisent-ils des romans aussi mal écrits qu'Eragon ? Bon nombre d'ouvrages descendus par les chroniqueurs et critiques littéraires deviennent pourtant des best-seller. Si beaucoup invoquent le "marketing qui fait tout", j'ai pensé, à la lecture de cette saga, que tout n'est pas si simple.

 

 

Eragon - Christopher Paolini

Ardesia, CC BY NC ND 2.0, sur Flickr

 

 

La publicité s'étale certes en hypermarché, salon littéraire et par l'avalanche de produits dérivés... et bien, enfants et adolescents seraient-ils des moutons sans cervelle ? Je pense que la réponse au mystère du "best-seller-mal-écrit" se trouve hors des sentiers battus, chez Carl Jung pour beaucoup, puis au détour des pages de Gilbert Durand, de Bruno Bettelheim, et bien sûr de l'inévitable Gaston Bachelard. Voici la première psychanalyse de la fantasy et du fantastique dans une série de chroniques totalement inédite (promis, j'ai cherché), à suivre avec Le cas Jack Spark...

 

Eragon est si proprement massacré par les critiques que je me contenterai de rappeler les lieux communs : l'auteur n'a aucun style d'écriture, le scénario est pompé sur Star Wars, le système de magie est celui d'Ursula K. le Guin, les personnages sont plats, et les noms issus de divers autres ouvrages SFFF, notamment de chez Tolkien.

 

Une amie libraire a pu constater que les lecteurs d'Eragon ne s'occupent pas du tout des avis critiques, et recherchent dans ce type d'ouvrage la présence de dragons et de combats héroïques. Certains jeunes lecteurs se sont même mis à l'anglais pour avoir la suite plus rapidement. Des parents ont lu Eragon par pure curiosité, afin de savoir ce que peuvent être ces romans que leurs enfants s'arrachent, et stupeur !

 

Peu comprennent comment ce "torchon littéraire" écrit par un jeunot de 19 ans, totalement dépourvu de qualités et desservi par une écriture très visuelle du type "Eragon voit une falaise. Eragon met sa main sur un rocher. Eragon escalade la falaise"... peut marcher. Sauf, précision d'importance, ceux qui ont gardé leur âme d'enfant. Je fais partie des chroniqueurs qui ont descendu Eragon en raison de son écriture sujet-verbe-complément et de son pompage fantasyste à tous les râteliers, mais restait un mystère à résoudre, celui-ci ne s'est dissipé qu'au fil d'une petite enquête de terrain...

 

Je veux être l'ami(e) d'un dragon !

 

Une piste intéressante commence de-ci, de-là au détour d'un forum ou d'un blog : "Ce que j'aimerais être l'ami d'un dragon, comme Eragon, pour dormir sous son aile et voler avec lui !" Vous pouvez demander à votre petit frère/petite sœur aussi, voire regarder le nombre de vidéos de fans qui circulent sur la toile, et mettent en avant la relation toute particulière entre Eragon et sa "dragonne", Saphira. Il en existe des dizaines, vues des dizaines de milliers de fois (voire 100 000 fois pour la dernière que j'avais trouvée). Beaucoup ont certes disparu avec la fin du raz-de-marée Eragon...

 

Quant à savoir pourquoi tous ces jeunes gens veulent tant être l'ami d'un dragon, nous entrons dans un domaine où le style d'écriture et l'originalité du scénario deviennent des préoccupations secondaires. Lorsqu'on est l'ami d'un dragon, le reste n'a plus grande importance : à travers Saphira, l'amie d'Eragon, on retrouve la créature qui protège les enfants... et ces derniers le savent bien, même s'ils finissent souvent par l'oublier à l'âge adulte. Je vais laisser la parole à un spécialiste, l'elficologue Pierre Dubois, qui a parlé des dragons le 24 octobre 2009 à l'occasion d'une exposition du Centre de l'Imaginaire arthurien consacrée à ces fabuleux reptiles.

 

Pierre Dubois nous parle des dragons

 

 

 L'avis du président du Centre de l'imaginaire arthurien, de Claudine Glot et de Pierre Dubois sur l'imagerie du dragon.
 
 

Pierre Dubois rappelle que le dragon rassemble tous les éléments, de même que l'ensemble des forces de la nature. Plus intéressant encore, lorsqu'un enfant dessine un dragon, créature proprement effrayante avec ses crocs, ses griffes, et ses ailes de chauve-souris, il n'en a pourtant pas peur et fait alliance avec lui, en lui demandant d'être son protecteur (voir 5.27 - 7.30).

 

Si pour faire un best-seller, il suffisait d'y mettre de gentils dragons, ça se saurait, non ?

 

Tut-tut-tut ! Comme on l'a vu, l'auteur d'Eragon était très jeune lorsqu'il a entamé l'écriture de son cycle (15 ans d'après son site perso), il s'agit même d'un argument publicitaire. Je suppose qu'il n'a pas oublié le dragon de son enfance (en l'occurrence une "dragonne"), celle qui le protégeait de la cruauté des hommes sous son aile, et qui lui permettait d'accomplir les exploits héroïques dont on rêve à cet âge : Rencontrer une princesse, combattre les démons, maîtriser la magie et apprendre à être aussi fort qu'un elfe de Tolkien sous la houlette d'un vieux sage. J'en conclurai que seul celui qui a gardé les rêves et l'imaginaire de son enfance est capable de parler du dragon en touchant les enfants et les adolescents. Par ailleurs, le dragon sait voler, et comment atteindre les brumes des rêves sans voir accourir à son aide celui qui sait voler ?

Pour approfondir

photo Tsaag Valren

   

Semi-geekette hippophile et autodidacte, qui collectionne les métiers et les figurines de lutins. Tricoteuse et détricoteuse d'irréputations à temps partiel

 

Mots clés :
psychanalyse de livres - Eragon - dragons - mythologie



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