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Books émissaires #7 : Le crachat de Vian contre les bonnes moeurs

Le mercredi 12 juin 2013 à 16:09:29 - 0 commentaire

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Voilà que notre chronique bascule depuis la censure des Lumières vers celle d'un registre bien sombre, avec une anecdote qui compile tous les codes d'une tragique série noire. Tandis que la Seconde Guerre mondiale virait à la guerre froide, sous un prête-nom américanisé, notre Book émissaire de la semaine faisait ses gammes littéraires en swinguant sur son air de Java des bombes atomiques. Avec J'irai cracher sur vos tombes, œuvre outrageante de Boris Vian, le génie du souffreteux, frappé tout jeune par la maladie, mais néanmoins résolu à rouler à contresens et tombeau ouvert sur la Highway de son existence, allait se faire taxer de profanateur des bonnes moeurs. Si le mélomane pissait ses copies à une allure effrénée, avec quelques furieuses embardées pour le style, une curieuse ironie allait le mettre à l'amende pour ses excès, à l'heure où sonna pour lui la dernière trompette. 

 

 

« Hélas, l'Amérique, pays de Cocagne, est aussi la terre d'élection des puritains, des alcooliques, et de l'enfoncez-vous bien-ça-dans-la-tête : et si l'on s'efforce en France à plus d'originalité, on n'éprouve nulle peine, outre-Atlantique, à exploiter sans vergogne une formule qui a fait ses preuves. Ma foi, c'est une façon comme une autre de vendre sa salade. » Tels étaient les mots par lesquels Boris Vian clôturait en 1946 la préface du livre qu'il avait signée lui-même, tandis qu'il avait opté pour attribuer le reste du roman à son identité de façade, Vernon Sullivan. Un ouvrage composé à l'américaine destiné à déchaîner les controverses au point de figurer aujourd'hui parmi les grands mythes de la censure littéraire, et ce, tout en voyant justement ses ventes se démultiplier.

 

Le français, aux nombreuses casquettes artistiques est né dans les Hauts-de-Seine, en 1920 et au sein d'un cocon familial hyper-protecteur, dans le charmant hôtel particulier Les Fauvettes. Un cadre d'éducation privilégié, même si le krach boursier de 1929 allait finalement reléguer les appartements familiaux vers les murs de la maison qui était auparavant attribuée au gardien. Tandis que Boris vit sa santé menacée dès sa douzième année, à la suite d'une angine infectieuse et ses complications ultérieures, le jeune homme grandit quelque peu à l'écart du monde extérieur. Ce qui ne l'empêcha pas plus tard de faire ses études et de se défouler à la trompette.

 

 

Crédits : BNF 

 

 

Etudiant qui n'accordait que peu de crédit à ses professeurs, et affectionnait de se changer les idées par l'intermédiaire de sa passion pour le jazz, la littérature et autres activités festives. Et si l'on se souvient de lui avant tout comme écrivain, il diversifia largement ses activités, et ses œuvres de musicien amateurs le conduisirent jusqu'au sein du prestigieux Hot Club de France que présidaient alors Louis Armstrong et Hugues Panassié. Et tandis qu'en 1946 était fondé le Caveau des Lorientais, antre où se croisaient de nombreux artistes contemporains, Boris Vian fréquentait alors assidûment le quartier parisien de Saint-Germain-des-Prés. Parmi les autres coutumiers du lieu se trouvaient notamment Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Prévert ou encore Juliette Gréco. Il toucha aux arts divers, aux lettres, à la chansonnette et au besoin même au journalisme…

 

C'est justement au début de l'été de cette année 1946 que Boris Vian rencontra Jean d'Halluin, éditeur qui venait de fonder les éditions du Scorpion. Et cet habitué du café de Flore allait très vite publier son piquant roman, prétendument américain et audacieusement intitulé J'irai cracher sur vos tombes. On tenta de faire passer l'auteur pour un simple traducteur de ces violentes aventures mettant en scène Lee Anderson, un libraire au sang noir mais à la peau néanmoins très claire, qui se fait passer pour blanc, désireux de venger le lynchage de son frère.

 

Un récit enraciné dans le sud des USA, aromatisé au gin, au sexe et dégoulinant de bave rageuse, parfois caricatural et par lequel l'écrivain entendait violemment dénoncer le racisme et les pratiques de ségrégation raciale. Une œuvre, 200 pages, que Vian aurait écrite en une quinzaine de jours à peine et les doigts de pieds en éventail selon certains critiques. « Bassement pornographique », selon le jugement des Lettres Françaises, elle fut bientôt jugée immorale et vulgaire par l'architecte puritain Daniel Parker, directeur du Cartel d'action sociale et morale. Ce dernier porta plainte le 7 février 1947, contre son auteur et son éditeur.

 

 

 

 

Premier déboire pour ce livre qui rencontra néanmoins un franc succès commercial, tandis qu'il s'était déjà écoulé à non moins de 500.000 exemplaires au mois de décembre 1947. J'irai cracher sur vos tombes fut finalement interdit à la suite d'un long procès et son auteur condamné, en 1949, pour outrage aux bonnes mœurs. Mais cette action en justice n'avait fait qu'inaugurer une série noire de plus grande ampleur. Bientôt, parmi d'autres attaques, le romancier se vit carrément taxé d'être un « assassin par procuration », lorsqu'un homme tua sa maîtresse en laissant son exemplaire du bouquin à côté du cadavre.

 

Si le tribunal fit cesser les poursuites dans le cadre de l'assassinat, en août 1947, toutes publications du livre furent interdites en 1949. Et elles durent patienter jusqu'en 1973, et le travail des éditions Bourgois pour que l'œuvre polémique ne soit à nouveau rééditée. Ironie du sort, lorsque fut projeté un film adapté du roman, le matin du 23 juin 1959, Boris Vian qui s'y était lui-même opposé publiquement, se rendit bien malgré ses appréhensions à la première. Au cinéma Le marboeuf près des Champs-Élysées. Quelques minutes après le début de la projection, l'artiste s'effondra, victime d'une crise cardiaque à l'âge de 39 ans. Et sur sa tombe, au cimetière de Ville-d'Avray, nulle mention ne permet d'identifier le défunt.

 

Certaines voix rapportent également que cette histoire de cracher sur une tombe devait beaucoup à un texte de Louis Aragon, Avez-vous déjà giflé un mort ? et qui s'en prenait avec la plus grande virulence, à Anatole France, décédé en 1924. Cette même année, le poète surréaliste, membre de la jeune génération, décidait de s'attaquer à l'homme politique, alors que ce dernier était à peine en terre...

photo Helmlinger Julien

   

Journaliste ActuaLitté. Padawan de l'information, en passe de devenir Jedi.

 

Mots clés :
Books émissaires - Boris Vian - J'irai cracher sur v - Censure



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