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Microdurées, "le temps et l'espace ne sont plus ce qu'ils étaient"

Par Jacques Bellefroid,Le jeudi 29 novembre 2012 à 18:20:24 - 0 commentaire

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Les Éditions de la Différence vous proposent aujourd'hui un texte de Jacques Bellefroid, à l'occasion de la publication d'un essai de Georges Sebbag, Microdurées. L'écrivain, professeur de philosophie et surréaliste notoire livre ici un texte sur la modernité, relevé et drôle, d'après Jacques Bellefroid.

 

 

 

 

J'ai rencontré Jacques Bellefroid, en mai 1968, à la Sorbonne, au Comité d'Action étudiants-écrivains. Plus tard, Jacques Bellefroid écrira Le Voleur du temps, un roman en trois parties : « Les Arrêts de l'horloge », « La Discordance des lieux », « La Concordance des temps ».  Il faut dire que ce roman sur l'enfance et les années de collège, comme les heures incandescentes de Mai 1968, appartiennent à un régime temporel qui n'est plus de mise. Le fil du temps a cédé la place au temps sans fil. Désormais, les individus du grand nombre consomment un nombre incalculable de pastilles temporelles ou de microdurées. 

Georges Sebbag

 

Georges Sebbag, Microdurées

par Jacques Bellefroid

 

 

On ne pense plus autrement que montre en main, comme on déjeune, le regard fixé sur les bulletins de la Bourse – on vit comme quelqu'un qui sans cesse « pourrait rater » quelque chose. « Faire n'importe quoi plutôt que rien » – ce principe aussi est une corde propre à étrangler toute culture et tout goût. 

Nietzsche, Le Gai Savoir.

 

Les données a priori  de la conscience, catégoriquement établies par Emmanuel Kant : l'espace, le temps, seraient-elles si bien garanties qu'elles ne puissent jamais vaciller ?

 

La plus légère oscillation de la conscience que nous possédons de l'espace et du temps, qui constituent la base et le sommet de notre raison, viendrait-elle à se manifester que cette raison, dont nous sommes si convaincus qu'elle soutient tout l'édifice de notre existence, cette existence humaine que nous appelons la vie, faute de l'appeler la mort, terme identique, nous conduirait aussitôt à un tremblement beaucoup plus grave qu'une simple oscillation.

 

Georges Sebbag n'est pas sismographe, il est philosophe. Son livre, Microdurées, sous un titre simple, recèle une pensée qui, à partir de l'observation de notre temps et de notre espace, nous amène peu à peu à comprendre que le temps et l'espace ne sont plus ce qu'ils étaient.

 

Adieu, vertes prairies, adieu, arbres dépouillés, adieu, chères saisons, adieu, printemps, automne, été, hiver, adieu, vieux monde aux repères si tangibles, si rassurants, adieu, espace et temps qui nous permettaient sinon de vivre au moins d'en garder l'illusion, adieu, chers compagnons. Un autre espace, un autre temps s'est installé, que nous le sachions ou que nous l'ignorions, il est là, ici, maintenant, c'est le nôtre.

 

Ah ! L'heureux temps que celui des microdurées. Mieux que celui de la vie ou que celui de la mort, c'est une nouvelle invention du temps, le nôtre, qui est enfin venu à bout de cette injure faite au destin qui nous est imparti. Baudelaire, je cite de mémoire, écrivait avec rage : « Le printemps et la nature / ont tant humilié mon cœur / que j'ai vengé sur une fleur / l'insolence de la nature. » Le monde moderne en a fini avec cette insolence. Il suffisait d'en finir avec le temps. D'imposer une substitution : la frénésie des microdurées.

 

Sebbag nous met sous les yeux, de page en page, ce qu'il advient du temps, donc de nous-mêmes, quand il est soumis à ce traitement de choc. La lobotomie passe aujourd'hui pour une thérapie barbare. On a quand même fait mieux, depuis. Quoi ? La télévision, la radio, les médias, l'information, le tourbillon frénétique d'un espace bousculé et d'un temps chahuté. Incontestable progrès de la technique et de la technologie que le philosophe ne peut s'empêcher de considérer avec stupeur.

 

Loin de se lamenter inutilement, Sebbag parvient, parce qu'il a du talent, à me faire réfléchir, certes, mais aussi à me faire rire, assez souvent. Il y a quelque chose de si fou dans notre modernité qu'elle nous emporte dans une cascade, où, cul par-dessus tête, il nous reste encore la possibilité d'un éclat de rire, celui dont Hugo disait, parlant de Rabelais : « Son éclat de rire énorme / est un des gouffres de l'esprit. » Ce gouffre, Sebbag l'a ouvert, regardé, mesuré. Sans céder au vertige. Le monde moderne est-il à rire ou à pleurer, je ne sais. Celui qui a deux yeux peut rire de l'un et pleurer de l'autre. Georges Sebbag me pousse à faire les deux. Microdurées est un vrai livre. Très beau. Intelligent d'un bout à l'autre, fin, précis, alertant, un bonheur de lecture, une aubaine. Ce serait dommage de passer à côté. Dans le désert si peuplé qui est le nôtre, René Char m'écrivait, heureux de se sentir moins seul. Georges Sebbag, lui, ses livres, me permettent à mon tour de me sentir moins seul. C'est tout le bonheur que je souhaite à ses lecteurs.

 

Jacques Bellefroid

Paris, le 21 novembre 2012

 

 

Né en 1936 à Lille, Jacques Bellefroid s'installe à Paris en 1956. L'année suivante, Jean Paulhan publie ses premiers textes dans la N.R.F. Il collabore au Mercure de France et participe à la création de L'Herne 10/18 où il publiera, en 1964, son premier roman : La grand porte est ouverte à deux battants. Il fait paraître, à partir de 1984, plusieurs titres à La Différence  : Les Étoiles filantes ; Le réel est un crime parfait, Monsieur Black ; Voyage de noces ; La grand porte est ouverte à deux battants (réédition)  ; Le Voleur du temps ; L'Agent de change ; Les Festins de Kronos, poésie ; Peines capitales ; Les Clefs d'or, théâtre. Il choisit de ne pas publier de roman pendant une dizaine d'années. Fille de joie, paru à l'automne 1999, emporte l'adhésion de la presse et du public.
Vous pouvez retrouver Jacques Bellefroid sur son site :
http://jbellefroid.free.fr/

 

Georges Sebbag, né à Marrakech en 1942, est écrivain et docteur en philosophie. À Paris, il fait la connaissance d'André Breton et participe aux activités du groupe surréaliste de 1964 à 1969. De 1990 à 1994, il collabore à la revue Le Débat. Conseiller de la rédaction de L'Architecture d'aujourd'hui de 2000 à 2006, il a publié de nombreux ouvrages sur le surréalisme et plusieurs essais relatifs au temps : Le Temps sansfil, La Morsure du présent, Le gâtisme volontaire. En 2012, il est commissaire de l'exposition Chassé-croisé Dada-Surréaliste à l'Espace d'art contemporain Fernet-Branca (Saint-Louis, Alsace) et publie Potence avec paratonnerre, Surréalisme et philosophie. Microdurées est publié par les éditions de la Différence dans sa collection Les Essais, disponible sur le site Internet de la maison d'édition : http://www.ladifference.fr/-Nouveautes-.html?livre=2613#livre2613.



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