Le monde de l'édition > Tribunes

Tes vieux livres poussiéreux, on les a emportés pour les vendre

Le mardi 07 mai 2013 à 13:00:45 - 2 commentaires

12

  • Zoom moins
  • Zoom plus
  • Signaler erreur
  • Imprimer
  • Envoyer à un(e) ami(e)

illustration

ActuaLitté diffuse aujourd'hui un courrier adressé à la Sofia par Lilian Bathelot. Une lettre pleine de bonne volonté, une déclaration d'amour, et plus encore. A lire, avec délectation, pour comprendre une fois de plus, les enjeux de l'exploitation numérique des oeuvres indisponibles du XXe siècle. Ce courrier n'a pour l'heure pas reçu de reponse...  

 

 

 

Chère Sofia,

 

Je suis l'un de tes membres, ou sociétaires, ou adhérents peu importe... Je veux juste dire que je suis l'un de ceux qui cotisent chaque année depuis ta naissance pour te permettre d'exister et de faire ton travail.

Oh, à aucun moment je t'en voulu de n'avoir jamais songé à me remercier pour cela, car je comprends bien que, prélevant directement ta part avant même de me transmettre la mienne, tu n'as sans doute pas conscience que la somme que tu gardes pour toi provient réellement de ma poche.

Et après tout, moi non plus je ne t'ai jamais remerciée de collecter en mon nom l'argent qui me revient du droit de prêt en bibliothèque, en te payant sur la bête.

 

Mais ton histoire de ReLIRE, je trouve qu'elle dépasse les bornes.

Car j'ai bien reçu ta dernière lettre...

 

Tu viens donc m'annoncer, la bouche en cœur et l'air dégagé, que quelqu'un de tes amis vient de me faire les poches pour en prélever le contenu dans l'intention de le revendre bientôt...
C'est bien ça?

 

Et maintenant, si je ne veux pas que mon bien soit utilisé à des fins que je n'ai pas choisies, c'est à moi de démontrer que ce que tes amis ont pris dans mes poches et menacent de revendre bientôt donc, j'en suis bien le vrai propriétaire... Attester sur l'honneur et tout ça, présenter mes papiers d'identité comme un suspect pris en faute...


Mais !... Chère Sofia, chacun de ces objets est parfaitement étiqueté à mon nom, même que c'est comme ça que tu as su que j'étais concerné par ce coup tordu de ReLIRE, parce que tu as vu mon nom sur les étiquettes...

 

 

 

 

Par dessus le marché, je dois demander gentiment qu'on veuille bien me rendre ce qu'on m'a pris sans me le dire et dans l'intention de le revendre... 
(Note bien que j'ai dit "pris sans me le dire et dans l'intention de le revendre" et pas "volé" car je ne veux pas te faire de peine, et que j'ai bien noté qu'il est prévu qu'une part du butin que tu partageras avec tes acolytes après la revente me reviendrait sans doute, une part que je n'aurais pas choisie ni même acceptée comme juste évidemment, sans doute un détail sans importance.)

 

Et, cerise sur le gâteau, en réponse à la demande de restitution que je viens de faire, je me vois répondre froidement que "ma demande va être examinée", comme si c'était moi qui étais pris en faute, demandeur d'une grâce particulière.

 

C'est pas un peu fort de café, ça, chère Sofia? Et ça tombe pile au moment où je commençais à m'habituer à toi depuis toutes ces années... Pour un peu, je me serais presque trouvé en confiance.


Et là, patatras, tu vas tout fiche par terre?
Non, je veux pas le croire, ce serait trop bête.

 

Dis-moi que tu vas les envoyer paître, tes mauvaises fréquentations, ces marlous qui agitent des gros billets sous ton nez jusqu'à t'en faire tourner la tête.
Dis-le moi s'il te plait...
J'aimerais bien le croire.

 

Lilian

membre du collectif Le Droit du serf

____________

 

PS Juste un petit exemple pour te faire comprendre ce que je ressens... (si, si, tu comprends ce dernier mot, j'en suis sûr) 

Imagine, chère Sofia, qu'une bande de malandrins se soient introduits dans ta bibliothèque pendant que tu faisais la sieste.

Ils ont emporté tous les livres que tu n'as pas ouverts depuis des lustres, tu sais, ceux qui sont en haut des étagères. Ensuite, les malandrins ont stocké tes livres dans leur caverne d'Ali Baba, au milieu du butin de leur dernière razzia. Quelque temps après, tu reçois une lettre, une lettre qui dit à peu près cela:

 


Huhu, chère Sofia,

il y avait des livres qui ne te servaient manifestement guère dans ta bibliothèque... 
Tu ne les avais pas utilisés depuis belle lurette, ils étaient très hauts perchés et pleins de poussière. Ils dormaient depuis si longtemps que c'est un peu comme si tu ne les avais pas, en quelques sorte, comme s'ils n'étaient pas à toi.

Alors on a eu l'idée de les emporter pour les revendre.

Oh, ne t'en fais pas. Tu auras une part du produit de cette vente. Bon, on sait pas encore trop combien, faut dire, mais c'est un détail technique...

 

En fait, cela dépend surtout de ce qui restera lorsque les escamoteurs qui ont pris les livres, les receleurs qui les ont conservés, les nettoyeurs qui les ont dépoussiérés, les revendeurs qui les ont mis en vitrine, auront été payés de leur dur labeur à ton service.

Mais il restera sans doute un petit quelque chose, ne te fais pas de bile...

Si tu ne dis rien, si tu ne réponds pas à cette lettre, on considèrera que tu es d'accord avec cette aubaine.

 

Et si par extraordinaire tu ne comptais pas te débarrasser de tes livres à si bon compte, si pour une raison mystérieuse, tu tenais à conserver précieusement tous ces livres de gosse qui ne te servent pourtant plus à rien depuis si longtemps par exemple, et ceux que tu tiens de ta mère ou de ton grand père, eh bien, tu pourrais t'opposer à cette vente.


Dans notre grande bonté, nous t'accordons ce droit.

Il faudrait alors que tu te présentes au guichetier des Escamoteurs associés avec tes papiers d'identité en règle. 

Il t'autoriserait alors à fouiller à ton aise dans les rayonnages de notre caverne d'Ali Baba pour repérer tes livres au milieu de tous les autres.


Une fois les livres repérés, il faudrait que tu remplisses un formulaire pour attester sur l'honneur que ces objets étaient bien tiens avant qu'on les escamote.
Il te resterait encore à garnir un formulaire de demande de restitution. 


Par la suite, une commission des Escamoteurs associés examinerait ta demande de restitution, statuerait pour savoir si elle est conforme, et tu serais tenue au courant de la suite de la procédure... On t'écrirait.


Tu vois, c'est très simple, nous sommes bons avec toi.

 

Ah, tiens, pendant que j'y pense!... Il y avait aussi quelques lingots d'or qui dormaient dans ton coffre... 
Et comme eux non plus n'avaient pas été utilisés depuis des lustres, nos déménageurs les ont emportés au même titre que tes livres, pour les mêmes raisons évidentes et selon la même méthode...

 

Alors... Tu ne dis pas merci, veinarde?

 

Lilan Bathelot, site personnel

Lilian Bathelot, page auteur sur Facebook

photo Lilian Bathelot

   

Ecrivain français né le 16 mai 1959 dans le bassin minier de Decazeville. Il a touché au roman noir, à la littérature jeunesse, la science-fiction, le théâtre, les nouvelles et vient de terminer la réalisation de son premier film.

 

Mots clés :
perception de droits - oeuvres indisponibles - numérisation - Sofia



Réactions

Publié par Le Baron

 

Très, très jolie lettre... mais je comprends mal le fond du propos ! En effet, dans la législation actuelle, les titres deviennent par contrat propriété de l'éditeur et non de l'auteur, donc ce ne sont plus tout à fait les mêmes étagères : c'est à la signature dudit contrat qu'on se fait dépouiller, et avec le sourire en plus à ce moment-là... En ce qui me concerne, j'ai sur mes propres étagères quelques vieux livres poussiéreux, non exploités depuis belle lurette pour les causes les plus diverses (cessation d'activité de l'éditeur, désintérêt après changement d'équipe éditoriale, etc. - la routine, quoi !). Et si quelqu'un (une certaine Sofia, au hasard) voulait bien m'en débarrasser en me donnant quelque argent au passage, bienvenue !

Écrit le 08/05/2013 à 13:07

Répondre | Alerter

Publié par Eana

 

LeBaron : autant rééditer soit-même en numérique ;) ça prendra moins de temps que ReLire, ça sera mieux fait, et on reçoit plus d'argent !

Écrit le 08/05/2013 à 17:04

Répondre | Alerter

 

Publier un commentaire

 

publier mon commentaire

Suivez-nous

Désinscription

Livre numérique gratuit

Communiqué

Atelier créatif jeunesse avec Victor Hussenot

Animations jeunesse - Mercredi 30 avril 2014 à 16h30 - A la librairie Le dessinateur Victor Hussenot propose aux...

maestro diffusez vos communiqué sur actualitté

Profitez d'un vaste réseau de diffusion pour communiquer sur votre actualité, vos événements et vos parutions !
En savoir +

Sondage

Les éditeurs et la promotion des livres : paroles d'auteur

 

 

 

 

 

 

 

Voir les résultats

 

© 2007 - 2014 - actualitté.com