Albums jeunesse francophones : pourquoi plaisent-ils aux éditeurs américains ? (2/3)

Anne-Sophie Tilly - 23.06.2014

Ailleurs - États-Unis - album - créateurs


Reconnaissant les talents de l'écrit et de l'image, les Américains témoignent aux artistes francophones un intérêt qui s'exprime dans le nombre croissant des traductions d'albums. Mais au-delà de la recherche d'« une bonne histoire », pourquoi les albums de langue française plaisent-ils aux maisons américaines ? Si spécificités il y a, correspondent-elles aux clichés dont on taxe les Français, à l'étranger ? Depuis les États-Unis, voit-on certaines caractéristiques qui permettraient de définir un art de l'histoire et de l'image « à la française » ?

  

Les statistiques fournies par l'Ambassade de France aux États-Unis font état d'une augmentation stable du nombre de traductions d'albums jeunesse, ces dernières années. L'augmentation peut sembler minime, passant de 38 à 49 titres traduits de 2012 à 2013, mais elle est loin d'être négligeable dans un marché qu'il est difficile de percer à cause du nombre déjà très élevé de publications américaines.

 

Des titres comme ceux de Tomi Ungerer et Jean de Brunhoff sont présents dans les librairies américaines depuis plusieurs décennies, déjà. Les échanges et traductions ne sont pas des phénomènes nouveaux, caractérisant même l'activité de la maison d'édition Harlin Quist, lancée aux États-Unis en 1963. En 1967, l'éditeur américain s'associait avec François Ruy-Vidal pour lancer une collection d'albums pour enfants (avec des artistes majeurs comme Nicole Claveloux, Étienne Delessert…). La même année, la maison publiait en France ses dix premiers albums. Dès lors, ils seront souvent publiés simultanément en anglais et en français.

 

Aujourd'hui, trois éditeurs tirent leur épingle du jeu pour ce qui est du nombre de traductions de créateurs français, belges, suisses, québécois. Abrams, Enchanted Lion Books et Chronicle Books  publient, notamment, les oeuvres de Xavier Deneux, Olivier Tallec, Hervé Thullet, Janik Coat, Jean-Luc Fromental, Gaétan Dorémus, Marianne Dubuc, Michael Escoffier, Kris Di Giacomo, Béatrice Rodriguez, Coralie Saudo, Blexbolex

 

 

L'éditrice de la maison Enchanted Lion Books, Claudia Bedrick, n'hésite d'ailleurs pas à louer

l'« excellence graphique dans le domaine du livre illustré »[i] de la France dans une interview donnée au prestigieux Harvard Magazine. Enchanted Lion va jusqu'à proposer sur son site de faire une recherche de créateurs par « pays d'origine ».

 

Pour en savoir plus, nous avons demandé à Naomi Kirsten, éditrice chez Chronicle Books, s'il était possible de discerner les traits d'un art narratif et graphique « à la française ».

 

LHSF : Pensez-vous qu'il y ait un style propre à l'illustration française (si tant qu'il y 

ait un style propre à l'illustration américaine) ? Qu'appréciez-vous dans le travail des illustrateurs français ?

 

N.K. : Je ne pense pas qu'il y ait une caractéristique propre à l'illustration française, en soi. Ce que, moi, je peux dire des livres et des projets sur lesquels j'ai travaillé avec Marc Boutavant et Benjamin Chaud est qu'il y a des éléments visuels 

et des détails qu'enfant et adulte peuvent tous deux apprécier. Les illustrateurs français semblent être plus enclins à illustrer en gardant à l'esprit la sensibilité du lecteur adulte en plus de celle de l'enfant. [Les illustrateurs français] n'ont pas peur de l'idée qu'une illustration ou qu'une vignette puisse être vue comme « trop sophistiquée » ou trop adulte.    

 

Les illustrations ont souvent plusieurs degrés d'interprétation. De fait, Boutavant et Chaud aiment les mises en abyme. Dans Une chanson d'ours, par exemple, il y a plusieurs histoires dans le récit principal. Oui, Une chanson d'ours est l'histoire d'un papa ours parti à la recherche de son petit ours aventureux, mais chaque double-page représente des scènes riches et propose plusieurs niveaux de lecture. Les illustrations montrent des adultes vivant leur vie d'adulte (des vignettes présentent des moments du quotidien, des gens sur le chemin du travail, aux expressions qui suggèrent souvent des préoccupations d'adultes) et elles mettent en scène des considérations plus existentielles parfois (du moins, c'est ce que j'aime penser !).

 

 

 

 

 

 

C'est d'ailleurs le cas avec les deux récents livres français dont j'ai acheté les droits : Dans le livre, de Fani Marceau et Joëlle Jolivet, et La mémoire de l'éléphant : Une encyclopédie bric-à-brac de Sophie Strady et Jean-François Martin. Ces deux livres présentent un intérêt certain pour les enfants, mais ils proposent aussi des éléments tant pour les enfants que pour les adultes. C'est précisément ce qui les font se démarquer. Les illustrations en linogravure de Jolivet sont épatantes : ce pourrait être des œuvres d'art ou des affiches qu'on accrocherait chez soi !

 

 

 

 

 

 

 

Dans La mémoire de l'éléphant, l'atmosphère onirique capte littéralement le lecteur et inspire des questions philosophiques : qu'est-ce qu'une vie bien vécue ? Comment donner du sens à cette vie ? Dans quelle espèce de voyage le lecteur s'est-il embarqué ? Comment l'histoire et le fil narratif visuel distillent-ils l'information sur ce même voyage ? Ce type de questionnements peut aussi émerger dans certains albums américains, mais je trouve qu'il arrive de manière spontanée, et presque récurrente, lors des projets que je développe avec des auteurs et des illustrateurs français. Je porte un grand intérêt à toutes les composantes de la tendance graphique française : l'intensité, la conscience de plusieurs mondes à l'intérieur du monde, les récits parallèles bref, tout ce qui peut élargir l'expérience du lecteur.

 

 

 

 

LHSF : Pensez-vous qu'il existe une façon de raconter une histoire qui soit propre aux Français et qui différerait d'une façon de faire américaine ?

 

N.K. : J'aime beaucoup le sens de l'ironie que je retrouve souvent dans les livres français. Les auteurs et les illustrateurs sont capables de manier cette ironie avec une sensibilité plus fine, plus sophistiquée, une douceur et une tendresse dans un équilibre délicat. Par exemple, j'ai publié Je n'ai pas fait mes devoirs parce que... de Davide Cali et Benjamin Chaud : le contenu et les illustrations conviennent à l'âge visé (c'est une lecture engageante, intelligente, hilarante pour les 6-10 ans, et plus) mais il y a plusieurs degrés dans le ton et l'image que les lecteurs plus vieux apprécieront (les adultes, notamment). Toutes ces qualités - plusieurs degrés d'interprétation, différents niveaux narratifs dans le texte et l'illustration, donnent à ces livres une prestance. Ils marquent longtemps l'esprit des lecteurs de tous âge.

 

 

En fait, je trouve que les livres conçus par des auteurs et des illustrateurs français présentent souvent un niveau de lecture « hybride » pour les adultes. Je pense que c'est en partie dû aux réseaux thématiques qui composent ce niveau de lecture. Quand je travaille avec des auteurs et des illustrateurs français, je trouve aussi que nos discussions sur la littérature jeunesse portent sur la philosophie et la littérature. Ces sujets « de fond », fascinants, semblent toujours émerger pendant le processus de travail et, comme éditrice, je suis profondément attachée à ces discussions. Cela nous rappelle que nous créons des œuvres d'art et que l'art est une conversation avec la vie.

 

 

 

 

 

 

Ainsi, quelques traits saillants semblent récurrents chez les créateurs français dont les œuvres sont traduites outre-Atlantique : une matière textuelle et graphique qui contiendrait plusieurs degrés d'interprétation, le sens de l'ironie ainsi qu'une teinte philosophique.

 

Et l'hommage rendu à Serge Bloch dans le cadre d'une exposition de ses oeuvres à New York ne contredit pas cette perception. L'illustrateur de Max et Lili et créateur de Samsam présente lui-même les dessins sélectionnés : « C'est pour le plaisir, un peu d'humour, une réflexion sur la société, une expression libre et personnelle ».[ii] 


Nous verrons dans la troisième partie que le roman jeunesse s'exporte moins facilement que la bande dessinée ou l'album. Dans quelle mesure les traits spécifiques pourtant appréciés dans l'illustré - l'humour, la philosophie, s'appliqueraient-ils moins au roman jeunesse ? Quelques éléments de réponse dans le prochain article.

 

 

[i] http://harvardmagazine.com/2014/01/picture-book-publisher 

[ii] http://frenchmorning.com/serge-bloch-exposition-new-york/

 




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