Aung San Suu Kyi, déchue d'un livre racontant le destin de femmes extraordinaires

Nicolas Gary - 28.12.2017

Ailleurs - Aung San Suu Kyi - Birmanie dirigeante critiques - repression musulmans Rohingya


Le livre d’Elena Favilli et Francescao Cavallo incarnait plus qu’un message de soutien aux femmes : il racontait le destin fantastique de 100 personnalités féminines à travers le monde. Publié aux Arènes (traduction de Jessica Shapiro), l’ouvrage a connu un retentissement international fantastique. Mais l’un des portraits dérange.


Aung San Suu Kyi - Visits Dublin
William Murphy, CC BY SA 2.0
 

 

« Elles sont pirates, scientifiques, espionnes, sportives, chanteuses, guerrières, reines, romancières... 100 femmes aux vies extraordinaires qui brisent les stéréotypes et encouragent filles et garçons à suivre leurs rêves », expliquaient les éditions Les Arènes. Or, les deux auteurs réfléchissent actuellement à faire disparaître – et probablement remplacer – l’une des femmes évoquées. 

 

En effet, Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, et cheffe du gouvernement du Myanmar, fait l’objet de fortes critiques. En cause, son silence et sa passivité face à la violente répression dans son propre pays contre la minorité musulmane Rohingya. En 2017, plus de 640.000 personnes auraient fui l’État, pour échapper aux violences.

 

Le livre Good Night Stories for Rebel Girls (Histoires du soir pour filles rebelles — 100 destins de femmes extraordinaires en français) ne peut contenir que des portraits de femmes exceptionnelles. Et à tout le moins, irréprochables. 

 

Le projet éditorial avait débuté en 2016, avec un financement participatif. « Nous nous sommes aperçues que 95 % des livres et des séries télévisées avec lesquels nous avions grandi manquaient de filles occupant des places importantes. Nous avons effectué des recherches et réalisé que cela n’avait pas beaucoup changé au cours des 20 dernières années, aussi avons-nous décidé de faire quelque chose. »

 

Une “épuration éthnique” en cours
 

L’intention était bonne, et la présence de Aung San Suu Kyi, à cette époque, se justifiait pleinement : activiste pro-démocrate, elle avait passé 15 ans en résidence surveillée, et reçu le prix Nobel de la Paix en 1991. Mais ces derniers mois, la dirigeante birmane, en dépit des appels de la communauté internationale, s’est montrée totalement désintéressée.

 

L’ONU, dans un communiqué, parlait d’une « épuration ethnique » que l’armée birmane menait depuis la fin du mois d’août dans l’Etat Rakhine, situé à l’ouest du pays. Sans aucune condamnation de la part de la dirigeante des exactions commises ou encore de dénonciation d’un extrémisme antimusulman, Aung San Suu Kyi ne mériterait plus vraiment sa place dans le beau livre. 

 

Bien entendu, les pays avaient pris soin de ne pas pointer directement la dirigeante – elle avait réalisé une visite inattendue dans la région où l’armée a lancé sa campagne de répression, début novembre. L’agression contre les Rohingya ne date pas d’hier : durant la junte birmane, la nationalité leur fut retirée, faisant de cette population la plus grande apatride au monde. 

 

Leurs droits – comme pour les soins médicaux ou l’éducation – sont particulièrement restreints, quand ils ne sont pas inexistants. Et c’est actuellement un véritable massacre auquel on assiste. L’inaction d’Aung San Suu Kyi devient, dans ces circonstances, plus lourde encore pour les auteures du livre qui écrivaient à son sujet : « Elle a remporté le prix Nobel de la Paxi et inspiré des millions de personnes dans son pays et à travers le monde sans quitter sa maison. »

 

Les deux auteurs, Favilli et Cavallo ne semblent pour l’heure pas refuser l’idée de supprimer l’entrée ouverte au nom de la dirigeante birmane. Dans un communiqué, elles assurent : « Nous surveillons la situation de près et nous n’excluons pas l’idée de la retirer de futures réimpressions. »

 

L’ouvrage pour enfant se doit d’être véritablement exemplaire mais peut-être y a-t-il matière, là, à créer une autre approche pédagogique. Selon Médecins Sans Frontères, dans le premier mois de conflit, 6700 Rohingyas ont trouvé la mort, dont des centaines d’enfants. Les critiques se sont intensifiées contre Aung San Suu Kyi, alors que deux journalistes de l’agence Reuters ont été arrêtés pour avoir rapporté la situation. Ils risquent 14 ans de prison...

 

Notons également la publication par Bruno Philip, correspondant du Monde en Asie du Sud-est, du livre Aung San Suu Kyi, L’icône fracassée, qui retrace le parcours de la dirigeante. « La situation est d'autant plus trouble qu'Aung San Su Kyi est désormais à la tête de la Birmanie avec le titre de conseillère d'Etat, c'est-à-dire de chef de l'Etat. Aujourd'hui, les chancelleries, les gouvernements, les intellectuels, les ONG réclament que la Dame de Rangoun soit destituée de son prix Nobel de la Paix. L'Occident en avait fait une icône, elle est devenue un monstre. La fée s'est transformée en sorcière », écrit-il.

 

via Guardian

 

 

Bruno Philip – Aung San Suu Kyi, L’icône fracassée – Editions des Equateurs – 9782849905463  – 12 €

Elena Favilli, Francesca Cavallo, trad. Jessica Shapiro – Histoires du soir pour filles rebelles - 100 destins de femmes extraordinaires – Editions Les Arènes – 9782352046783 – 19,90 €



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