Ces français qui connaissent le succès aux États-Unis (1/3)

Anne-Sophie Tilly - 10.06.2014

Ailleurs - Bande dessinée - Roman graphique - États-Unis


Aux États-Unis, la vague des livres conçus par des créateurs de langue française prend de plus en plus d'ampleur, malgré un nombre de publications américaines déjà colossal. Quels sont les éléments qui encouragent les éditeurs américains à traduire des oeuvres francophones? Dans cette enquête en trois volets, nous esquisserons quelques pistes de réponse en cernant les spécificités des formats les plus représentés : la bande dessinée, l'album et le roman.

 

La taille du marché américain, liée à la démographie du pays, peut laisser croire à son autosuffisance éditoriale. Mais l'augmentation du nombre de traductions d'ouvrages illustrés et la multiplication des initiatives au profit de la diffusion des œuvres changent peu à peu le sens d'un flot éditorial longtemps unilatéral. 

 

Ces deux dernières années, dans la catégorie bande dessinée / roman graphique, près d'une quarantaine d'ouvrages jeunesse ont ainsi été traduits pour le territoire américain. Les chiffres fournis par l'Ambassade de France aux États-Unis[i] en témoignent : la bande dessinée franco-belge connaît actuellement un vif regain d'intérêt[ii], après des années plutôt calmes, tandis que le roman graphique, québécois notamment, est en progression constante.

 

Un public plus réceptif

 

Des best-sellers européens comme Tintin, Astérix, Lucky Luke ont traversé l'Atlantique depuis plusieurs dizaines années, déjà ; leur visibilité s'est un peu accrue dans les années 70 et 80 mais leur succès est loin d'avoir été aussi fort qu'en Europe. Si proposer au public américain des titres ayant connu le succès dans leur pays d'origine peut sembler facile, l'entreprise ne réussit pas toujours. Dans les années 70, ces ouvrages s'inscrivaient à contre-courant des tendances narratives et graphiques des comics caractéristiques du paysage éditorial outre-Atlantique.

 

Aujourd'hui, face à un lectorat plus curieux, les éditeurs américains se sentent en confiance pour proposer, de nouveau, des titres phares.

 

Trente ans après une première publication par la maison d'édition 

 Marvel Comics, les albums des Schtroumpfs sont actuellement publiés par l'éditeur Papercutz. La série a vu ses chiffres de vente bondir après la sortie au cinéma du dessin animé en 2013.

 

Le fondateur et président de Papercutz, Terry Nantier, explique : « À présent, les styles [graphiques] sont devenus très internationaux et dépassent les frontières : il est plus facile de les mélanger. Les gens sont plus ouverts et cela constitue une belle opportunité pour introduire ces classiques aux États-Unis. Leur accueil ici est très enthousiaste. »

 

Papercutz est l'éditeur qui propose le plus grand nombre de traductions de bandes dessinées d'inspiration franco-belge : Les Dinosaures en BD, Benoît Brisefer, Garfield et compagnie, Lou !…

 

 

    

 

Toon Book, éditeur qui a fait connaître aux États-Unis Mimi Cracra, Tomboline et Foulbazar, L'ours Barnabé vient d'annoncer pour septembre la traduction de Philémon (Fred) paru dans le magazine Pilote en… 1965. À noter : les albums de Philémon sont en cours d'adaptation pour le grand écran. La publication des albums de Fred s'inscrit dans le lancement d'une nouvelle collection destinée aux lecteurs de 8 ans et plus, qui comprend aussi Thésée et le Minotaure d'Yvan Pommaux[iii].

 

             

                                 

 

 

« Une bonne histoire, peu importe son origine »

 

Les éditeurs rechercheraient l'équilibre entre un contenu qui peut à la fois capter le lecteur américain et lui apporter un point de vue différent. Terry Nantier reconnaît : « On doit se montrer difficile vis-à-vis de ce que l'on lance [sur le marché américain], de ce qui présentera un intérêt international (au-delà des frontières) et qui ne sera pas trop spécifiquement français, dans ce qui a trait à l'histoire. Je dois choisir en fonction de ce qui peut, d'après moi, toucher les Américains. Je ne cherche pas de bandes dessinées françaises pour le simple fait qu'elles soient françaises, mais parce qu'elles apportent un autre regard, une perspective culturelle rafraichissante et néanmoins différente qui nous fait regarder à deux fois quelque chose que l'on prenait pour acquis. Et n'est-ce pas ce qu'est censé faire l'art ? C'est plutôt cela, le vrai choix : de l'art de qualité, une bonne histoire, peu importe son origine. »

 

       

 

La série Ariol (Emmanuel Guibert, Marc Boutavant, Bayard) qui évoque la vie quotidienne du petit âne bleu Ariol, illustre cet équilibre. Publiés par Papercutz, les premiers titres se sont vendus à près de 10 000 exemplaires l'année de leur sortie[iv]. « Ariol a un style bien à lui, une narration directe, réaliste, et un second degré qui désarment tout le monde ici comme en Europe ! », explique l'éditeur.

 

L'humour combiné à la qualité graphique semble de bons gages de réussite : l'éditeur Drawn and Quarterly publiera en septembre prochain le troisième tome des aventures d'Anna & Froga (Anouk Ricard, Sarbacane).

 

          

 

L'artiste québécoise Élise Gravel collabore de plus en plus avec les États-Unis, autour de livres hybrides entre la bande dessinée, l'album et le roman graphique. Son dernier ouvrage, le roman graphique Jessie Elliot is a big chicken, vient d'être publié chez Roaring Brook Press (il sortira en français cet automne chez Scholastic).

 

L'offre éditoriale s'étoffe pour le lectorat adolescent et jeune adulte : la série Aya de Yopougon (Marguerite Abouet, Clément Oubrerie, Gallimard / Drawn and Quarterly) a reçu un bel accueil de la critique, particulièrement fan du quotidien d'Aya, une jeune fille de 19 ans qui vit à la fin des années 70 dans un quartier populaire d'Abidjian rebaptisé Yop City « pour faire comme dans les films américains ». 

 

          

 

Jane, le renard et moi (Fanny Britt, Isabelle Arsenault, La Pastèque / Groundwood) fait partie de la sélection des meilleurs livres jeunesse illustrés de 2013 publiée par le New York Times. L'œuvre dont l'excellence a été récompensée par de multiples prix internationaux met au cœur du récit Hélène, une jeune fille victime d'intimidation à l'école. Elle trouve refuge dans le monde de Jane Eyre, le roman de Charlotte Brontë.

 

Favoriser les échanges

 

Les outils de promotion actuels des créateurs francophones sont souvent conçus à l'échelle mondiale : avoir un blogue ou site internet bilingue, être représenté par un agent sur la scène internationale concourent à rendre visible un ouvrage dans le marché anglophone.

 

Éditeurs et institutions favorisent les voyages et les échanges. Le département Livre de l'Ambassade de France aux États-Unis offre un soutien financier à des institutions américaines désireuses d'accueillir des créateurs français[v]. L'Ambassade organise aussi, plusieurs fois par année, la venue d'artistes francophones dans les bibliothèques, les librairies, les écoles, les festivals, les salons du livre, dans le cadre de séances de lecture, de signature et de rencontres avec des créateurs américains.

 

Si les rapprochements entre artistes américains et français ne datent pas d'hier, on voit jaillir ici et là de nouvelles formes de projets communs entre créateurs des deux pays, comme la collaboration via le financement participatif entre le dessinateur Boulet et le scénariste américain Zach Weiner. Lancé le 2 juin, le projet d'adaptation en roman graphique du roman de Weiner, Augie and the Green Knight, avait déjà réuni 30000 dollars trois heures seulement après sa mise en ligne[vi]

 

Dans le paysage franco-américain, ce genre de collaboration participative est plus un épiphénomène qu'une tendance à proprement parler, mais il témoigne d'une recherche de schémas d'édition alternatifs et, surtout, de leurs mises en pratique. Il renforce aussi l'idée que la créativité des concepteurs de bande dessinée permet souvent à ce medium d'être à l'avant-garde de nouveaux modes de création et de diffusion. 

 

Autre format illustré dont le succès grandit outre-Atlantique : l'album. Peut-on y voir la recherche d'un graphisme particulier définissant un art de l'histoire et de l'image « à la française » ? Quelques éléments de réponse dans le prochain article.

 


[i] L'Ambassade de France aux États-Unis recense le nombre de traductions par secteur et par an. Les recensions, non exhaustives, se font sur la base de la participation au sondage des éditeurs français ou américains.

[ii] Pour aller plus loin, lire l'article (en anglais) faisant état de la situation du secteur adulte bande dessinée / roman graphique paru sur le site de l'Ambassade de France aux États-Unis : http://frenchculture.org/books/news/why-do-french-comics-sell-abroad

[iii] Le site de l'éditeur Toon Books : http://www.toon-books.com/

[v] Le site de l'Ambassade de France aux États-Unis (en anglais) : http://frenchculture.org/books/grants-and-programs/french-authors-tour

[vi] Le site de financement participatif Kickstarter et la présentation du projet de Boulet et Zach Weiner (en anglais) : https://www.kickstarter.com/projects/weiner/augie-and-the-green-knight-a-childrens-adventure-b. En France, les Éditions lapin viennent tout juste de publier Pour la science ! , une compilation de comic strips humoristiques écrits et illustrés par Zach Weiner, tirés du Saturday Morning Breakfast Cereals, une bande dessinée en ligne très connue aux États-Unis (le site de la bd en ligne Saturday Morning Breakfast Cereals : http://www.smbc-comics.com/).




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