Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

États-Unis : Tous à poil around the world

Anne-Sophie Tilly - 27.02.2014

Ailleurs - Tous à poil - Album - Etats-Unis


Depuis la mi-février, le livre Tous à poil ! fait parler de lui au-delà des frontières. Plusieurs journalistes anglais et américains ont relaté l'interview télévisée de Jean-François Copé ainsi que la façon dont elle a été commentée par la presse. La protestation des libraires (dont ceux du Nord-Pas-de-Calais), unis pour défendre l'album écrit par Claire Franek et illustré par Marc Daniau, paru en 2011 aux éditions du Rouergue, a marqué un tournant dans les médias anglophones[1].

 

 

Chez les Américains comme les Anglais, l'humour et l'ironie ne manquent pas. Des Français choqués par la nudité ? Ceux-là mêmes qui ont la réputation de se moquer des Anglo-Saxons si pudibonds ? « Les Français, après tout, sont censés être à l'aise avec la nudité : ils ont inventé le bronzage seins nus, il n'y a pas un film français sans scène de nus et les publicitaires français ont l'habitude de se servir de corps féminins dénudés (et toujours parfaits) pour vendre tout et n'importe quoi, de la voiture au paquet de pâtes »[2], lit-on dans un article de John Lichfield (The Independant).

 

 

Au-delà de l'apparente légèreté de ton, c'est la prise de position contre un livre pour enfant, dans un pays comme la France, qui étonne. « Alors que la problématique du bannissement des livres jeunesse est courante pour les Américains, c'est très rare en France »[3], avance Olivia Snaije dans Publishing Perspectives. Aux États-Unis, les demandes de retraits de titres dans certaines écoles ou bibliothèques sont si nombreuses que l'American Library Association (ALA) organise chaque année la Semaine des livres interdits afin de défendre et promouvoir les oeuvres qui font l'objet de plaintes. 

 

Le site internet de l'American Library Association montre d'ailleurs que le contenu sexuellement explicite est le sujet le plus controversé aux États-Unis. Ainsi, on peut noter que l'album américain Et avec Tango, nous voilà trois ! écrit par Peter Parnell et Justin Richardson, illustré par Henri Cole (Simon & Schuster / Rue du monde) était le livre le plus contesté en 2006. L'album français Tango a deux papas et pourquoi pas ? écrit et illustré par Béatrice Boutignon (Le Baron perché)[4], portant également sur les manchots mâles du zoo de Central Park de New York qui ont élevé un bébé, est montré du doigt en France. D'un pays à l'autre, les livres stigmatisés deviennent instruments politiques et victimes de l'amalgame entre sexe, sexualité et genre.

 

  

  

Or la « théorie du genre » est aujourd'hui confondue avec les études sur le genre ou « gender studies ». Apparues dans les années 70 aux États-Unis, les études sur le genre caractérisent les recherches interdisciplinaires fondées sur le rôle des normes sociales dans la constitution d'un homme ou d'une femme, le sexe biologique ne suffisant pas à les définir. La « théorie du genre », quant à elle, est l'idéologie dont l'objectif serait de nier toute différenciation sexuelle. Idéologie qui, d'après les partisans de la Manif pour tous, serait donc à combattre, chacun devant évoluer selon son « genre », bleu pour les garçons, rose pour les filles.

 

 

John Lichfield explique : « Puisque la théorie du genre est considérée comme un complot venu tout droit des États-Unis, on pouvait lire sur des pancartes écrites en anglais la formule « No Gender » lors des récentes manifestations organisées par la droite en France. Les opposants à la théorie du genre se sont autoproclamés les « anti-gender ». En d'autres termes, ils affirment vouloir abolir « le genre » plutôt que de le défendre ».

 

 

Plutôt drôle, car en criant à la suppression du « genre » en anglais (« No Gender », « Stop au           Gender »), les opposants à cette théorie disent en fait l'exact contraire de ce qu'ils voudraient. Un bien beau contresens.

 

 

Pour conclure, selon les propres mots du ministre de l'Éducation, Vincent Peillon, l'enseignement de la théorie du genre dans les écoles françaises est bel et bien un mythe[5]. « Tout comme l'enseignement de l'anglais, semble-t-il », renchérissent nos voisins outre-Manche, se moquant des compétences de certains dans la langue de Shakespeare.

 

 

Souhaitons à Tous à poil !, en anglais ou en français, de voyager au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

 


[1] « Booksellers bare all to protest censorship attempt of ‘Everybody Gets Naked' children's book Daniau », New York Daily News, Michael Walsh, 20/02/14 http://www.nydailynews.com/news/world/booksellers-bare-naked-book-article-1.1621785   

 

[2] « No nudity please, we're... French! Gloves off – and everything else – over children's book 'All in the Buff' », The Independant, John Lichfield, 16/02/14 http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/news/no-nudity-please-were-french-gloves-off--and-everything-else--over-childrens-book-all-in-the-buff-9131094.html

 

[3] « In France, Right Wing Attacks “Immoral” Children's Books », Publishing Perspectives, Olivia Snaije, 13/02/14 http://publishingperspectives.com/2014/02/in-france-right-wing-attacks-immoral-childrens-books/

 

[4] Site de l'American Library Association, 06/03/07 http://www.ala.org/Template.cfm?Section=News&template=/ContentManagement/ContentDisplay.cfm&ContentID=151926

 

[5] « Peillon: "pas de débat sur la théorie du genre" à l'école », LEXPRESS.fr, 29/05/2013 http://www.lexpress.fr/education/peillon-pas-de-debat-sur-la-theorie-du-genre-a-l-ecole_1252896.html

 



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