Lauren Child : “Les enfants sont des lecteurs très exigeants”

Antoine Oury - 11.04.2018

Ailleurs - Lauren Child - illustratrice britannique - illustration edition


Lauren Child, nommée Children's Laureate du Royaume-Uni en 2017, fait partie des illustratrices et auteures les plus lues du pays avec, notamment, sa série Charlie and Lola. Également désignée comme l'illustratrice de la Foire du Livre de Londres, elle profite de ces statuts privilégiés pour mettre en avant l'illustration et la littérature jeunesse.

 

 
 

ActuaLitté : Quels sont les sujets que vous souhaitez défendre en tant que Children Laureate, les causes qui vous tiennent à coeur ?


Lauren Child : Ce rôle de Children Laureate est très intéressant car il donne l'opportunité d'évoquer des sujets importants dans l'industrie du livre, autour de la lecture et de l'illustration. Surtout de l'illustration, dans mon cas, car je trouve qu'elle est souvent mise de côté. En Corée, au Japon ou en Russie, l'illustration est bien plus valorisée qu'ici, et être Children Laureate m'a permis d'essayer de rééquilibrer la balance.

Plus généralement, je peux aussi mettre en avant la créativité, pas seulement pour les enfants, mais pour tout le monde. Au Royaume-Uni, nous sommes devenus soucieux des objectifs : tout doit avoir un but, des résultats. En réalité, une activité artistique peut simplement être entreprise pour l'amour du geste et la joie qu'elle apporte. 

Et je peux aussi mettre sur la table la nécessité d'accueillir des individus d'origines et de formations différentes, ce qu'on ne voit pas suffisamment dans les livres pour la jeunesse. Et cela ne permet pas à tous les enfants de se voir représentés.
 

Comment améliorer cette diversité ?


Lauren Child : C'est notre responsabilité à tous : c'est une sorte de cercle, en fait. Si les enfants ne se sentent pas représentés, ils ne vont jamais s'imaginer devenir artistes ou illustrateurs et ne seront donc pas dans les écoles d'art, les éditeurs ne les verront pas, les libraires non plus... Et ainsi de suite. Je pense qu'on ne sollicite pas assez ces personnes venus d'autres horizons, qu'on n'encourage pas assez les vocations non plus.
 

Comment est considérée la littérature jeunesse au Royaume-Uni ?


Lauren Child : On considère ici qu'écrire pour les enfants est moins important qu'écrire pour les adultes. C'est étrange, car on a souvent l'habitude de présenter les enfants comme des individus très importants dans une existence d'adulte. On sait aussi l'importance de l'alphabétisation et des livres, qui sont présentés. Mais, curieusement, cette valorisation ne se retrouve pas auprès des livres jeunesse, qu'on considère comme quelque chose de simple à lire et de simple à faire, comme s'il était facile d'écrire pour les enfants. De créer un texte qui soit à la fois poétique, enthousiaste, rassurant, informatif, que sais-je... Les enfants sont des lecteurs très exigeants. D'autant plus que l'on écrit souvent pour un adulte, aussi, pour tout le monde et soi-même avant tout.

J'ai participé à une émission de la BBC, il n'y a pas si longtemps, où l'on a abordé la question des adultes qui lisent des livres pour les enfants en se demandant si c'était bien. Bien sûr que ça l'est !
 

On déplore souvent, aujourd'hui, que les enfants lisent moins, à cause des réseaux sociaux ou d'autres loisirs : qu'en pensez-vous ?


Lauren Child : Je ne connais pas les statistiques, mais j'ai toujours été un peu sceptique par rapport à ce constat, car je croise tellement d'enfants qui aiment la lecture. Quand j'étais moi-même enfant, c'était la télévision que l'on désignait comme le grand ennemi, ce qui n'est pas le cas, c'est simplement un autre média, susceptible de proposer des sujets intéressants.

Un certain nombre de programmes que j'ai pu regarder ont pu m'intéresser à des livres, et c'est pareil pour la musique. Je pense que ces problèmes que nous attribuons à la relation des enfants avec les réseaux sociaux, nous les avons tous, car c'est quelque chose de nouveau. Je pense qu'il suffit en fait de réinjecter un peu peu de discipline pour pouvoir se soustraire à ces facteurs extérieurs.
 

Quel est votre avis sur la rémunération des auteurs et des illustrateurs jeunesse au Royaume-Uni ?


Lauren Child : De mon propre point de vue, je constate que les illustrateurs ne sont pas bien payés. Cela a toujours été le cas, mais les réductions appliquées au pri des livres ont vraiment compliqué la situation et réduit la diversité des livres mis sur le marché. Quand je vais en France, je suis toujours impressionnée par la diversité des formats, des couleurs, des sujets, des livres bien plus intéressants, souvent... Au Royaume-Uni, cet environnement compétitif ne permet plus de dégager un bénéfice suffisant de la vente de livres, et les auteurs sont influencés, en se demandant en premier lieu si le livre va suffisamment se vendre pour leur permettre de continuer.

Aujourd'hui, je peux dire que les agents ont toujours eu des pourcentages plus élevés pour les illustrateurs que pour les auteurs, je ne sais pas vraiment pourquoi, ce qui rend leur situation encore plus difficile. Quand j'ai commencé, j'avais deux autres emplois à côté de celui d'illustratrice, et il a fallu un certain temps avant que je puisse les abandonner. À mes débuts, j'ai dû percevoir quelque chose comme 4500 £, pour mon premier livre écrit et illustré, et c'est impossible de vivre avec si peu d'argent. Il devient donc nécessaire de produire plusieurs livres par an, ce  qui est compliqué, encore plus lorsqu'on travaille lentement. Tandis que nous parlons de valoriser la littérature et les livres, nous ne payons pas suffisamment ceux qui les font, qui y mettent leur vie.

[NdR : Lauren Child a créé son propre prix d'illustration pour les jeunes auteurs (18-25 ans), pour les aider à commencer dans le métier, The Lauren Child Poetry Illustration Prize]
 

Le mouvement #MeToo a été particulièrement actif dans l'édition jeunesse aux États-Unis. Quelle est la situation au Royaume-Uni, et à quelles difficultés font face les femmes ?


Lauren Child : Ce n'est pas quelque chose que j'ai pu voir ou vivre, mais c'est certain que cela a lieu dans l'industrie de l'édition britannique. Pour moi, ce mouvement #MeToo a été une bouffée d'air frais, particulièrement dans le milieu de l'édition jeunesse, relativement protégée ici car principalement composé de femmes. 

En général, et cela concerne aussi l'édition, les hommes sont plus doués lorsqu'il s'agit de se mettre en avant, ou de mettre en avant son travail. Ce qui est beaucoup moins souvent le cas pour les femmes, qui ont tendance à s'effacer, même en cas du succès. C'est un des effets de notre société, et je déplore que l'édition jeunesse devienne de plus en plus concurrentielle, c'est aujourd'hui un milieu où il faut véritablement se vendre. L'édition jeunesse britannique connaît toutefois un renouveau avec l'arrivée de nombreux hommes, y compris dans le domaine de l'illustration, ce qui permet d'autres changements.


Les histoires sans fin

Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.