Les feuilles de Clémentine : Des enfants qui écrivent, hier et aujourd'hui

Clémentine Beauvais - 14.04.2015

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"Tous les enfants de neuf ans sont des poètes, sauf Minou Drouet": la phrase éminemment sympathique de Cocteau est restée célèbre. La petite Marie-Noëlle Drouet, dite Minou, connaît pendant les années 50 une période de gloire, publiant poème sur poème et des collections à succès, dont Arbre, mon ami.


A l'époque, Minou Drouet fascine et agace: on s'engage dans de longues discussions quant à l'authenticité de ses textes, on conteste son talent littéraire: Roland Barthes lui consacre une longue “Mythologie”, déclarant l'oeuvre de la petite fille ‘sage, sucrée, toute fondée sur la croyance que la poésie, c'est une affaire de métaphore, et dont le contenu n'est rien de plus qu'une sorte de sentiment élégiaque bourgeois'.

 

Mettre un portrait de l'enfant sur la couverture ou en frontispice d'un livre écrit par un jeune auteur est une stratégie commerciale très ancienne


Pour Barthes, Drouet représente l'entrecroisement parfait de l'idéal bourgeois du ‘génie' et de l'idéal capitaliste de la compression ou de l'accélération du temps: ‘Aujourd'hui, le génie, c'est de gagner du temps, c'est de faire à huit ans ce que l'on fait normalement à vingt-cinq ans.' Minou Drouet, donc, flatte par son innocence pleine de jolies images et fascine par la précocité de sa production, et reste ainsi le parfait petit soldat d'une idéologie bourgeoise pour laquelle l'enfance est à la fois source de nostalgie et investissement marchand.


Quid de Minou ces dernières années? Comme beaucoup d'enfants-écrivains, elle a disparu de la circulation.
Qui sont ces enfants-écrivains, quand a commencé le phénomène, et pourquoi fascinent-ils autant?

Tout d'abord, l'engouement pour les enfants qui écrivent n'a rien de nouveau, contrairement à ce qu'affirme un article de 2014 sur Edilivre. Les enfants ont toujours écrit, et ceci depuis l'Antiquité - d'ailleurs, les exercices d'écriture sur tablettes (d'argile…) de cohortes d'élèves des temps passés sont pour les historiens des sources précieuses. 


Mais c'est au cours du XIXe siècle que l'on commence à s'intéresser sérieusement à l'écriture créative des enfants. En Angleterre et aux Etats-Unis, le XIXe siècle voit se développer une véritable obsession pour l'enfance qui trouvera son apogée dans ce qu'on appelle ‘l'âge d'or' de la littérature pour enfants dans la 2e moitié du siècle. Cette obsession est galvanisée par les grands poètes romantiques - William Blake, William Wordsworth - qui considèrent l'enfant comme une sorte de Pythie, plein de connaissances et d'intuitions qui doivent réapprendre à l'adulte à voir le monde.

 

Elle continue avec Lewis Carroll, James Matthew Barrie, Rudyard Kipling, A.A. Milne, qui écrivent pour les enfants, lisent des textes écrits par des enfants, et vouent un culte à l'enfance. Certains Victoriens collectionnent avec une ferveur franchement angoissante des objets et vêtements appartenant à des petites filles.


Pas étonnant dans ce contexte que le public victorien soit avide de textes écrits par des enfants. La folie commence peut-être avec la publication posthume d'un journal écrit par une petite Ecossaise, Marjorie Fleming, morte à neuf ans en 1811, qui détaille avec candeur ses journées, ses tourments, ses culpabilités, etc.

 

Portrait vaguement glauque de Marjorie Fleming

 

Plus tard, la jeune Daisy Ashford publie un roman énergique, The Young Visiters, préfacé par Barrie (l'auteur de Peter Pan). Le livre est une satire sociale mordante, que beaucoup d'adultes considéreront comme involontaire - les mêmes qui aujourd'hui postent sur Facebook les ‘bons mots' de leurs enfants sans penser qu'il pourrait s'agir de pensées réfléchies.


En effet on considère surtout l'enfant comme écrivant spontanément, avec innocence. Surtout, on veut que son écriture exprime quelque chose de ce qu'est l'enfance; ces enfants sont donc à la fois totalement différents des autres par leur génie, et exactement représentatifs de ce que tous les enfants ressentent.


Dans les années 1920, on assiste à une vague d'enfants-poètes dans le monde anglo-saxon, avec par exemple la petite Hilda Conkling, qui ne sait même pas encore écrire et dicte des textes à sa mère, et la mystérieuse Nathalia Crane, dont les poèmes beaucoup trop ‘adultes' rendent les adultes tellement soupçonneux qu'on la somme d'écrire un poème sous la surveillance d'une journaliste.

 

La petite Hilda Conkling

 

A cette époque, on se refuse absolument à appeler ces créateurs des enfants "précoces". L'accusation de précocité est très grave, parce qu'elle implique que l'enfant est un peu adulte, déjà un peu corrompu, donc qu'il perd son pouvoir représentatif. A la place, on dit que ces enfants expriment avec perfection l'essence de l'enfance. Et c'est encore mieux si l'enfant meurt ‘trop tôt', comme Marjorie Fleming ou la Française Sabine Sicaud: son esprit enfantin se trouve ainsi préservé pour toujours.

 

Christopher Paolini - Pedro Cambra (CC BY 2.0)

Dans la 2e moitié du XXe siècle, les enfants (j'inclus ici les jeunes adolescents) continuent à être publiés, soit traditionnellement soit à compte d'auteur; la plupart avec un succès modeste ou anecdotique, mais certains avec une véritable légitimité, comme Minou Drouet, donc, mais aussi S.E. Hinton, l'auteure du classique The Outsiders, ou encore Christopher Paolini, l'auteur des Eragon. Certains auteurs publiés très jeunes - Françoise Sagan, Marie NDiaye, Faïza Guène - ont ensuite des carrières durables.

 


Avec le développement d'internet, les jeunes écrivains s'émancipent des structures adultes et écrivent directement les uns pour les autres, sous forme de fan-fiction et de créations originales, avec parfois un succès retentissant, comme pour la jeune Galloise Beth Reekles, mais il faut éviter de juger désormais le ‘succès' à l'aulne de la ‘publication finale à compte d'éditeur'. De très nombreux jeunes écrivains dans les communautés de fans, par exemple, ont un lectorat gigantesque, qui serait envié par les écrivains de renommée moyenne: le roman de Rainbow Rowell Fangirl décrit très bien ce phénomène.


De nos jours, dans l'édition à la fois traditionnelle et à compte d'auteur, ce n'est plus seulement l'enfant écrivain qui intéresse, mais l'enfant auteur - professionnel et stratège autant (voire plus) que génie. La précocité n'est plus une insulte. On garde le mythe de l'enfance comme période dorée, innocente et précieuse, mais on s'intéresse aussi à ceux et celles qui brûlent les étapes. La fascination s'est étendue à l'enfant qui est capable de se professionnaliser en avance.


Alors qu'on était auparavant plutôt curieux de savoir comment il ou elle produisait son oeuvre (notamment pour être sûr qu'elle soit ‘authentique'), ce qu'elle dit de l'enfance, et pourquoi on peut s'en émerveiller, on montre maintenant aussi beaucoup d'intérêt pour les aspects financiers de ces jeunes carrières. D'ailleurs, le contenu des oeuvres des enfants et jeunes ados est rarement exploré - on se contente de vagues descriptions, alors qu'au tournant du XXe siècle les adultes s'adonnaient à un décortiquage littéraire quasi obsessionnel des tournures de phrases des enfants. Le texte n'est plus compris, ou plus autant, comme décantant l'Essence de l'Enfance.


Les critiques et questions des adultes autour des enfants-écrivains se centrent souvent sur la personnalité du très jeune auteur, la gestion de sa carrière, les chiffres de vente, ou les ‘méthodes' pédagogiques des parents - “A-t-elle pris la grosse tête?” “Comment ses parents ont-ils cultivé son talent littéraire?” “Comment allie-t-il salons du livre et vie scolaire?” Un récent reportage de TF1 illustre l'intérêt vaguement malsain des journalistes pour l'enfant qui travaille ou vit de son oeuvre, pour accentuer en particulier le rôle des parents .


Le travail éditorial est aussi beaucoup plus accepté de nos jours. La maison Mouck, qui publie des enfants et très jeunes ados (et aussi des oeuvres de jeunesse de grands écrivains), explique clairement qu'il y a eu un processus éditorial strict sur les oeuvres des jeunes auteurs. Cette ‘confession' est impensable au début du XXe siècle, où les éditeurs écrivaient au contraire des postfaces, et les parents des préfaces, pour expliquer qu'ils ne changent pas ‘une virgule' dans les textes des enfants, et préservent l'orthographe originale (certains éditeurs ajoutaient d'ailleurs des fautes…).


Cependant, nos interrogations contemporaines témoignent quand même de la persistance d'une vision nostalgique de l'enfance: elles montrent bien que l'argent et la carrière restent des notions incongrues quand on pense à la vie d'un enfant. L'inquiétude quant à la scolarité, la santé mentale et l'avenir de ces enfants reste forte; les parents en particulier sont souvent soupçonnés d'utiliser leurs enfants à des fins commerciales.


Une autre chose n'a pas changé: le soupçon tenace du canular. Cet article du Figaro sur le brillant Marien Delfavard répète exactement le même genre de questions que celles qui entouraient la publication des poèmes de Nathalia Crane en 1926. Quoi qu'il arrive, lorsque l'enfant semble déjà un peu adulte, on a l'impression qu'il y a anguille sous roche, on n'y croit pas totalement. Ca nous fascine, ça nous dérange, ça nous rend nerveux. La frontière que nous dressons entre enfance et âge adulte est mouvante et indéfinissable, mais elle n'est pas près de tomber.



Les histoires sans fin