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Les feuilles de Clémentine : L'irrésistible ascension du roman illustré pour ados

Clémentine Beauvais - 06.10.2014

Ailleurs - roman - illustration - Jeff Kiney


Nouveau rendez-vous pour Les Histoires Sans Fin, nous avons demandé à Clémentine Beauvais, jeune auteure talentueuse, de régulièrement faire une chronique personnelle. Avec un grand sourire, elle a gentiment accepté.

 

Clémentine, en plus d'être auteure, est chercheuse en littérature jeunesse et sociologie / philosophie de l'enfance à l'université de Cambridge. Quand on a dit ça, il ne reste plus qu'à nous taire…

 

 

Lors d'une intervention au Salon du Livre sur les Quais de Morges, en Suisse, le tout à fait charmant Fred Ricou chez qui je squatte aujourd'hui m'a demandé si, en tant qu'envoyée permanente en Outre-Manche, j'y observais de nouvelles tendances en termes de littérature ado. La discussion était plutôt centrée sur les nouvelles technologies, mais pas ma réponse. La tendance qui se dégage en littérature ado, ici et aux États-Unis, n'est pas au roman en tweets. Elle est plutôt au roman illustré.

Parler de « nouvelle tendance » n'est pas tout à fait exact, mais on assiste maintenant à une explosion de textes avec des éléments visuels intégrés, certains commerciaux, d'autres intellos, tous à leur manière retravaillant les normes du « roman ado » traditionnel.

 

D'un côté, on a ce que j'appellerais des « livres-pogs » - qui s'échangent dans la cour de récré, se collectionnent et se lisent avec goinfrerie, entre le CM1 et la cinquième, comme le génial Journal d'un Dégonflé, de Jeff Kinney, et ses myriades d'imitations plus ou moins réussies.

 

 

Ces petits bouquins pas chers illustrés de cartoons jouent sur trois niveaux : le genre du « journal intime », qui a toujours fait un carton chez les jeunes ados; la BD (et là on revient, en termes de marché, aux comics hyper bon marché des années 50 et 60 et à leur équivalent actuel, le manga); et le roman comique à antihéros, qui reste une constante de la littérature jeune ado.

Ces bouquins sont rattachés à toute une batterie de produits dérivés, films et parfois jeux vidéo. J'ai l'impression qu'ils remplissent ici la fonction qui, chez nous, est plutôt celle de Titeuf, Cédric, Kid Paddle et compagnie, c'est-à-dire à de « vraies » BD et non des romans illustrés.

 

Ensuite, il y a des romans illustrés qui oscillent encore plus ouvertement entre le roman et la BD, comme Flora & Ulysses de Kate DiCamillo qui a gagné le prestigieux Newbery l'année dernière, et Henry Tumour d'Anthony McGowan, dont les dernières pages sont entièrement en BD.

 

 

Et puis d'autres qui sont à la fois des romans et des albums, comme l'épaisse saga de Brian Selznick, dont le premier, L'invention d'Hugo Cabret, a été adapté au cinéma. Ces livres-là sont plus chers, et les enfants les rencontrent plutôt en classe ou à la bibliothèque, car les « médiateurs » du livre jeunesse les adorent.

 

 

Graphiquement, ils sont très léchés et reviennent beaucoup aux méthodes traditionnelles alors que les Journaux de divers antihéros sont réalisés en numérique et avec un style graphique volontairement très gauche. Leurs thèmes sont exigeants: Hugo Cabret est une espèce de fantaisie historique en noir et blanc, vaguement steampunk, où un enfant vivant seul dans une gare parisienne remet à neuf un automate ayant appartenu à George Méliès. Trop vendeur comme concept.

 

Et puis il y a les romans illustrés pour ados plus âgés, qui sont vraiment la tranche qui « explose ». Évidemment, on a toujours eu des romans avec quelques éléments graphiques - on peut penser au Curieux incident du chien dans la nuit, de Mark Haddon, où le jeune narrateur autiste préfère parfois s'exprimer par le dessin ou en dressant des tableaux.

 

 

Mais désormais on voit apparaître des romans pour ados dans lesquels l'imbrication du verbal et du visuel n'est plus anecdotique, mais véritablement organique. C'est le cas, par exemple, dû (totalement déprimant) Quelques minutes après minuit, de Patrick Ness et Jim Kay. Texte et image font corps, se poussent l'un l'autre, s'épaulent et fondent l'un dans l'autre; parfois, sur d'ébouriffantes doubles pages, l'image prend totalement le contrôle.

 

 

D'autres romans, comme Le chaos en marche : La voix du couteau, toujours de Patrick Ness, ou Mon nom est Mina, de David Almond, contiennent des éléments visuels, ou plutôt des envolées vaguement dadaïstes au niveau de la calligraphie.

 

 

Là encore, tout fait partie de la narration - on ne peut pas parler de décoration - c'est, comme dans l'album pour les plus jeunes, la véritable matière de l'histoire.

 

Pourquoi tant d'images?

 

Je ne vais pas vous donner dix mille exemples, d'autant plus qu'ils se multiplient. Mais pourquoi cette montée du visuel dans la littérature pour ados, c'est-à-dire pour des lecteurs qui sont censés avoir « dépassé le stade » des illustrations?

 

Évidemment, ce que ce type de littérature remet en cause, c'est précisément l'idée selon laquelle on doit « passer » du visuel au verbal. En Europe et aux États-Unis, on a longtemps glorifié l'écrit au détriment du visuel. La BD continue à être perçue par beaucoup comme un sous-genre, et l'album comme une étape obligée ‘vers' le ‘vrai' livre sans images.

 

Cette hiérarchie influence notre manière de percevoir le monde et de le comprendre. Adultes, nous sommes très dépendants du texte et assez mauvais en lecture d'image. Des expériences ont montré que les enfants prélecteurs déchiffrent mieux les images et remarquent davantage de détails. Les adultes manquent cruellement de littératie visuelle (de QUOI? Allez voir là-bas http://clementinebleue.blogspot.co.uk/2013/02/l-comme-litteratie.html , j'ai écrit un article sur la question il y a quelque temps).

 

Or, cette situation change, dans une génération qui dépend de plus en plus de l'image, de l'icône, du symbole – dont elle est bombardée et qui la manipulent et l'influencent. La montée du roman illustré marque très bien une préoccupation des auteurs et des lecteurs, dans les pays anglo-saxons, quant au contrôle qu'ils voudraient avoir sur ce qu'on leur donne à voir. Littératies visuelles et verbales croisées dans le roman illustré arment les jeunes lecteurs, les préparent à un monde dans lequel le verbe et l'image sont constamment entrelacés.

 

De manière très symbolique, Quelques minutes après minuit (Ed. Gallimard jeunesse) a obtenu il y a deux ans à la fois le prix Carnegie et le prix Greenaway, les « Goncourt » du livre jeunesse en Angleterre, attribués l'un à un roman, l'autre à un livre illustré. D'ordinaire, ce sont toujours des albums qui gagnent le Greenaway. Là, le message est fort : le visuel n'est plus seulement l'affaire des très jeunes lecteurs.

 

 

Détail final : Quelques minutes après minuit est sorti en version « adulte »… sans les images de Jim Kay. Parce que les adultes sont trop intelligents pour avoir « besoin » d'images ? Parce qu'ils refuseraient de lire un livre illustré ? Ou peut-être parce qu'ils ne seraient pas capables de lire un texte aussi hybride ? Mon amie et collègue Ève Tandoi, qui étudie les romans illustrés pour la jeunesse, appelle la version adulte de Quelques minutes après minuit…une « version abrégée », pour des gens qui n'auraient ni le courage ni la capacité de lire la « version complète ».



Les histoires sans fin