Romans jeunesse français : quel potentiel aux États-Unis? (3/3)

Anne-Sophie Tilly - 18.08.2014

Ailleurs - États-Unis - Créateurs - Romans


Bandes dessinées, romans graphiques, albums... les créateurs français ont la côte aux États-Unis. Mais le grand absent de la traversée transatlantique est le roman, illustré ou non, qu'il s'adresse aux enfants, aux adolescents ou aux jeunes adultes.

 

 

En 2013, les États-Unis ont fêté les soixante-dix ans de la publication du Petit Prince de Saint-Exupéry. Pour l'occasion, l'éditeur Houghton Mifflin Harcourt a publié un coffret comprenant la version audio du roman traduit en anglais, lu par l'acteur Viggo Mortensen, le roman au format jeune adulte ainsi que son adaptation en roman graphique par Joann Sfar, le tout accompagné d'une importante campagne médiatique.

 

Cependant, la visibilité offerte à cette œuvre fait figure d'exception dans le paysage éditorial américain, d'autant que son édition elle-même s'est faite dans des circonstances singulières. Le livre a d'abord été publié en 1943 à New York en français et en anglais par les éditions Reynal & Hitchcock, avant d'être publié deux ans plus tard en France, par Gallimard.

 

 

 

Les chiffres fournis par le Bureau du livre à New York, l'un des services culturels de l'Ambassade de France aux États-Unis, sont éloquents : sur 41 titres traduits en 2014, 12 sont des albums, 28 sont des bandes dessinées/romans graphiques. Il n'y a qu'un seul roman de langue française recensé pour cette année : Vango, de Timothée de Fombelle.

 

Certes, ces chiffres sont à considérer en gardant à l'esprit certains paramètres quant à l'outil statistique. Le Bureau du livre conçoit une liste non exhaustive des livres francophones traduits et distribués en anglais sur le sol américain à partir des déclarations d'éditeurs des deux pays. Les recensions ne prennent pas en compte les maisons d'édition moins connues comme Sky Pony Press qui publie la série Tara Duncan, ou celles qui publient surtout au format numérique comme Entangled Teen qui a publié la version numérique du premier tome d'Indiana Teller, séries écrites par Sophie Audouin-Mamikonian. Le Bureau du livre ne recense pas encore les publications de maisons récentes comme Pushkin Children's Books, par exemple.

 

Mais malgré cette relative marge d'erreur, les chiffres confirment le succès de l'illustré par rapport au roman, et ce depuis plusieurs années.

 

Et les raisons de la quasi-absence de traduction de titres francophones ne vont pas de soi. Quand on regarde de plus près les arguments favorables à l'achat de droits cités par certains éditeurs américains, les richesses narratives ressortent tant pour l'illustration que pour le texte : qualité de l'histoire, plusieurs niveaux de lecture, profondeur philosophique, humour, intensité dramatique, ironie, sensibilité… des qualités que l'on retrouve aussi dans la production romanesque francophone actuelle.

 

S'il est difficile de connaître les raisons exactes pour lesquelles les romans de langue française s'exportent moins facilement que les ouvrages illustrés, il est à noter que les paramètres caractérisant les rares titres traduits sont les mêmes d'un titre à l'autre.

 

Des auteurs reconnus 

 

Plusieurs conditions semblent devoir être réunies avant qu'un roman ne tape dans l'oeil d'un éditeur américain. Un nombre élevé d'exemplaires vendus en France, la traduction en plusieurs langues, la reconnaissance du public et des pairs, l'obtention de prix internationaux, l'adaptation de l'œuvre en film, la notoriété de l'auteur augmentent les chances d'être publié aux États-Unis. Ces critères sont autant de facteurs « rassurants » quant à la mise en marché sur le territoire américain.

 

Ainsi, pour le tome 1 de Vango, Entre Ciel et terre (Gallimard Jeunesse), Timothée de Fombelle a reçu plusieurs prix (Prix des Mordus du polar des bibliothèques de la ville de Paris et le Prix Ado-Lisant). Les prix reçus par Tobie Lolness, tome 1, La Vie suspendue ne se comptent plus (Prix Saint-Exupéry, Prix Tam-Tam, Prix Sorcières, Grand Prix de l'imaginaire, Grand prix des jeunes lecteurs, Prix Andersen, Prix Versele, Crayon d'argent, etc.). Le livre a été traduit dans une vingtaine de langues. Et lorsque le talent du traducteur est reconnu, la visibilité n'en est que plus grande : la traductrice anglaise de Timothée de Fombelle, Sarah Ardizzone, a notamment reçu le Marsh Award for Children's Literature in Translation.

 

 

                                      

 

Ainsi, ces dernières années, les œuvres d'une poignée d'auteurs à l'expérience solide ont été diffusées aux États-Unis, récipendiaires de prix et traduites en plusieurs langues, comme celles de Marie Desplechin (Verte, L'école des loisirs / Bloomsbury) ou de Marie-Aude Murail (Simple, L'école des loisirs / Bloomsbury). 

 

 

                                         

 

 

Il apparait nécessaire qu'une route commerciale existe entre des éditeurs partenaires d'affaires français et américains puisque seules quelques maisons ressortent (Gallimard Jeunesse / Candlewick Press, L'école des loisirs / Bloomsbury). Les maisons françaises qui ont des services de vente de droits actifs sont plus susceptibles de capter l'attention de leurs homologues américains.

 

Au-delà des circuits commerciaux se pose la question de la langue et de la diffusion des cultures francophones. Si un éditeur français veut vendre à un éditeur américain, encore faut-il que celui-ci lise le français, car la traduction en anglais d'un extrait ne suffit pas, dans la plupart des cas, à juger de la qualité d'un texte.

 

Le marché américain peut-il s'ouvrir?

 

Devant un si faible nombre de traductions aux États-Unis, les auteurs de romans jeunesse français souffriraient-ils de la même « malédiction » que les auteurs de romans adultes? Un article de la BBC[i] expliquait récemment le peu d'intérêt des maisons d'édition étrangères pour les titres français adultes : une littérature trop axée sur le style, nombriliste et pas assez dramatique.

 

La directrice du Bureau du livre à New York propose une lecture nuancée de la situation en l'ancrant dans un paysage éditorial et culturel plus large. Dans son article, Mais bien sûr que si, les livres français se vendent à l'étranger ![ii], Laurence Marie reconnait que la tentative de vouloir concourir sur le terrain des bestsellers américains est vaine, que le marché est difficile à percer car il se suffit à lui-même sur certains segments (comme en littérature jeune adulte, par exemple). Mais d'après l'attachée culturelle, les éditeurs américains restent à la recherche de voix nouvelles et originales, plaçant ainsi les jalons d'une percée potentielle de la traduction au sens large sur le marché américain, percée encore timide, mais bien existante.

 

Une recension très récente vient conforter cette théorie : pour la première fois depuis la veille lancée par le groupe de recherche sur la traduction de l'université de Rochester (New York) en 2007, le seuil des 500 ouvrages traduits (tout public, tout genre et toutes langues confondus) a été dépassé en 2014, une première pour le pays[iii]. Le nombre global de traductions sur le territoire américain a fait un bond de 50% entre 2010 et 2013.  

 

Deux raisons à cela : sur la lancée des années précédentes, les éditeurs augmenteraient le volume de titres traduits dans un contexte commercialement favorable à la traduction elle-même, d'une part et, d'autre part, le nombre de maisons d'édition publiant des titres traduits aurait augmenté.

 

Ainsi, le domaine évolue : ce mois-ci vient tout juste d'être annoncée l'ouverture du bureau américain de la maison londonienne Pushkin Children's books. Cette annonce est, à elle seule, une minirévolution dans les échanges de titres anglophones et francophones puisque la maison bâtit son catalogue sur la traduction. 

 

 

 

L'attention de la maison se porte sur le segment 6-12 ans. L'annonce de l'ouverture de la maison s'accompagne  ainsi de la publication de la traduction de L'enfant de Colas Gutman, illustré par Delphine Perret, et celle de Pochée de Florence Seyvos, illustré par Claude Ponti (L'école des loisirs /               Pushkin Children Books). Tout juste lancés, les titres du bureau américain n'apparaissent pas encore dans la recension de traductions faite par l'Ambassade de France aux États-Unis[iv].

 

 

 

À cette bonne nouvelle s'ajoute un constat peu connu : les livres de langue française sont les plus traduits aux États-Unis, devant les ouvrages allemands et espagnols[v]

 

Sans prédire un raz-de-marée de traductions de romans jeunesse de langue française aux États-Unis, il est aujourd'hui possible d'envisager ce qui était encore inenvisageable il y a quelques années : la perspective d'échanges un peu moins unilatéraux. 

 

 

 

[i] Site de la BBC, « Why don't French Books sell abroad? » http://www.bbc.com/news/magazine-25198154

[ii] Site du Nouvel Observateur, « Mais bien sûr que si, les livres français se vendent à l'étranger ! » http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20131231.OBS0992/mais-bien-sur-que-si-les-livres-francais-se-vendent-a-l-etranger.html

[iii] Site de l'Université de Rochester, « The First Year to Break 500! » http://www.rochester.edu/College/translation/threepercent/index.php?id=9372

[iv] En octobre 2014, sera publiée par le bureau anglais de Pushkin Children's Books la traduction de Le Gentil Petit Diable et autres contes de la rue Broca de Pierre Gripari (Folio Junior / Pushkin Children's Books), titre non compté dans la recension de titres français traduits et distribués aux États-Unis en 2014, mais apparaissant en 2013.

[v] Les livres écrits en espagnol (qu'ils soient d'Espagne ou d'Amérique latine) sont diffusés directement en espagnol (sans traduction en anglais), en raison du nombre de locuteurs hispanophones sur le territoire américain.

 

 



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