Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Tribune de la Charte - Parole d'auteur : Thierry Lefèvre

Charte La - 04.04.2016

Ailleurs - auteur - rsa - condition


Chaque mois, L.H.S.F offre un espace libre à la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Ce mois-ci, c'est une tribune poignante de Thierry Lefèvre.

 

 

Thierry Lefèvre est auteur jeunesse depuis le début des années 90. Il a aussi créé et dirigé les collections Courants noirs chez Gulf Stream Éditeur et Galapagos aux éditions de l'Archipel.

 

 

 

Le mépris

 

 

Qu'Alberto Moravia et Jean-Luc Godard me pardonnent cet emprunt, mais je n'ai pas trouvé mieux pour intituler cette tribune que la Charte des auteurs et illustrateurs de jeunesse m'a gentiment demandée.

Je me suis toujours flatté d'être un cador quant au choix d'un titre, mais pour parler de la précarité des écrivains (n'ayons pas peur des mots) et de mon expérience de Rsaïste, je ne trouve pas mieux aujourd'hui.

 

Après avoir tergiversé durant deux ans et payé ma cotisation annuelle à la Charte sur la banque des aveugles, j'ai dû me résoudre cette année à me retirer provisoirement de ladite Charte, incapable de rassembler quarante-cinq euros sur un même chèque. Depuis deux ans, je vis essentiellement d'un RSA : 524,17 € — les centimes, lorsque l'on est très très pauvre, ont tous leur importance ; en les mettant de côté, au bout de six jours, on peut s'offrir une baguette de pain. Bien sûr, au printemps, la saison préférée des auteurs, je touche des droits d'auteur résiduels sur des ouvrages encore exploités par mes éditeurs et vendus par les librairies en ligne. Mais ce fruit sec d'un travail ancien est naturellement déduit en grande partie du RSA. En gros, je dois me démerder avec sept mille euros par an.

Dois-je rendre visible ma situation d'extrême précarité ? Pourquoi pas ? Après tout, depuis le début de l'année je n'en fais plus mystère sur mon blog. Et si cette tribune pouvait avoir une quelconque utilité, ne serait-ce pas de dire publiquement que les écrivains et les auteurs de littérature jeunesse tout particulièrement figurent parmi les professions intellectuelles les plus fragiles, les moins rémunérées, les plus précaires socialement, et les plus méprisées ?

J'ai dû tenter ensuite, non pas de faire l'analyse de ma situation— ces quatre dernières années, j'ai eu le temps d'y réfléchir —, mais de présenter les grandes lignes de cette sorte de crash social qui m'a conduit jusque-là.

 

La métaphore aérienne mérite d'être un poil filée. Tout a commencé dans un avion qui m'emmenait à Mayotte où j'étais invité pour rencontrer des collégiens qui avaient sélectionné un de mes livres pour un prix. Je ne voulais pas aller à Mayotte, j'ai toujours eu la trouille de l'avion, et là il fallait se coltiner un voyage de quatorze heures pour atterrir à huit mille kilomètres de chez moi. J'en avais déjà marre du train, des sempiternels week-ends dans les salons du livre, des hôtels, des tables rondes à la con (« le polar, bon ou mauvais genre ? »), des classes auxquelles on impose la lecture de vos livres, des ateliers d'écriture qui trop souvent m'empêchaient d'écrire. Et puis j'ai pris l'avion, sans appréhension. Avec le sentiment que j'allais changer de vie. Quinze jours plus tard, je ne voulais plus écrire un livre après l'autre, courir les contrats comme on michetonne. Je voulais souffler, vivre à la campagne, prendre le temps de retrouver le goût d'écrire.

 

Les changements de vie ne sont jamais aussi simples qu'on le croit. Les problèmes de fric ont tout de suite été prégnants. J'ai perdu des contrats, n'en ai pas honoré d'autres, les deux collections que j'avais créées se sont arrêtées brutalement. Au bout de deux ans, j'ai dû me résoudre à m'inscrire à Pôle Emploi. Sans obtenir d'indemnités, bien sûr puisque les « auteurs de l'écrit » ne cotisent pas à l'assurance chômage. Tu ne bosses pas ? Tu te démerdes avec rien. Tu es malade ? Tu te démerdes avec rien.

J'ai trouvé du boulot facilement (mais j'ai compris pourquoi) : prof de lycée, j'avais les diplômes requis et un casier judiciaire vierge. Remplacement de cinq mois, j'étais sauvé. Je ne suis pas prof, je n'ai pas tenu. Ensuite j'ai assuré le recensement de ma commune pour une misère, et puis… et puis mon père m'a convaincu de faire une demande de RSA.

La première fois que j'ai entendu parler de ce « minimum social », j'étais dans un petit salon du livre en Bretagne, et l'une de mes camarades, auteur-illustratrice, me révéla qu'elle bénéficiait du RSA. Je n'en revenais pas. Comment était-ce possible ? Elle devait mal se démerder. Ben non, elle était simplement auteur d'albums, un secteur qui amorçait une descente phénoménale, et qui plus outre certains de ses éditeurs étaient de véritables escrocs. Encore un peu incrédule, je me sentais à l'abri : ça ne m'arriverait pas…

 

Je pourrais ici évoquer le quotidien du Rsaïste que je suis désormais (mon père qui me paye mes pneus de voiture, le tarif social d'EDF, les nombreux dossiers dont un précaire doit s'acquitter pour garder ses droits ou la sécu, un contrôle de mes ressources par la CAF qui dure depuis quatre mois, la bouffe des Restos du Cœur, les fringues achetées chez Emmaüs, le glanage dans les champs…), mais de tout cela vous trouverez des échos sur mon blog.  C'est juste une tannée. Je défie n'importe qui de vivre avec 524,17 € par mois.

 

Je préfère profiter de l'espace qui m'est dévolu pour dire deux ou trois petites choses qui me tiennent à cœur et qui pourraient, qui sait ?, faire avancer le débat.

 

Il y a autant d'incompétents et d'abrutis dans les maisons d'édition, les librairies, les bibliothèques, et chez les auteurs, que partout ailleurs. J'ai rencontré quelques fameux zavatra cosmiques chez les éditeurs, de véritables nuisibles. Je me contenterai d'en évoquer deux qui, selon moi, sont exemplaires de l'exploitation des auteurs. Un petit éditeur d'art, l'un des plus fins entourloupeurs que je connaisse : pas de droits, que du forfait, du moins à l'époque où je bossais pour lui comme auteur et rewriter, des assauts téléphoniques répétés pour obtenir son chèque. Et une maison de taille moyenne dont les contrats sont tout simplement léonins : quand on signe chez cet éditeur, les droits d'auteur d'un titre sont couplés avec ceux d'un second ouvrage à venir. Autrement dit et à condition d'en écrire deux, vous vendez bien un livre et vous vous plantez sur l'autre, les pertes sont compensées par les profits. Vous ne touchez jamais rien au-delà de l'à-valoir. Le pire, c'est que ce mec continue de sévir.

Pour prendre de la hauteur, on peut une fois encore s'interroger sur les pourcentages consentis aux auteurs de littérature jeunesse. Pourquoi de 5 à 8 % (et même 3 % pour les albums) alors que les auteurs vieillesse touchent de 8 à 12 et au-delà ? J'ai tout entendu : les livres jeunesse se vendent moins cher, sont plus chers à fabriquer, le ratio, etc. Mais si l'on était payé décemment, je gage que la surproduction dont toute la chaîne du livre se plaint serait en partie endiguée par les auteurs eux-mêmes, qui publieraient moins.

 

En littérature jeunesse, même avec quinze mille exemplaires vendus en un an ou deux, on peut disparaître du catalogue. Un roman vieillesse vendu à huit cents exemplaires et ayant obtenu de bonnes critiques est un succès…

 

Depuis 1981, rien n'a été sérieusement entrepris pour les écrivains : pas de chômage, retraite complémentaire tardive (de mémoire, en 2004). Jack Lang a sauvé la librairie, très bien. Mais nous non, il ne nous a pas défendus, ni ses successeurs. J'entends l'antienne du petit libraire (notre métier est difficile, il faut nous soutenir, on gagne le SMIC, etc.), je la comprends. Mais quand je lui sors la mienne (tu as entre 30 et 40 % du prix hors taxe d'un livre, et moi six fois moins…), il ne la comprend pas : mais j'ai des charges ! C'est vrai, il a des charges, moi non… Et je me nourris de peu : je suce des noyaux d'olive, je bois de la sueur de chien.

 

Je pourrais aussi citer les représentants devant lesquels on vient parler d'un ouvrage. Combien écoutent ce que dit l'auteur ? Combien lisent quelques ouvrages du programme de l'éditeur ?…

Je suis membre de plusieurs sociétés d'auteur (SGDL, SACEM, SACD, SOFIA) et je ne comprends pas pourquoi la SGDL n'est pas une société de perception et de redistribution de droits aux auteurs. Ses trois consœurs le font sans problème. Il serait plus simple et plus sain, et pour les auteurs et pour les éditeurs, que la SGDL s'adresse directement à ces derniers et qu'elle reverse plusieurs fois par an leurs droits aux premiers. La SACD, par exemple, redistribue leurs droits aux auteurs dramatiques chaque trimestre. Attendre que l'éditeur envoie sa reddition de comptes une fois par an est pour un auteur une anomalie et une source de conflit (auprès de certains il est nécessaire de s'armer d'une patience japonaise : combien de mails ou de coups de téléphone avant d'avoir son chèque ?).

 

Lorsque j'ai publié mes premiers textes, les conditions matérielles consenties aux auteurs n'étaient déjà pas formidables. Je me considérais comme un ouvrier du livre, et pourtant les mecs des NMPP (aujourd'hui Presstalis) étaient mieux payés que nous. Aujourd'hui la situation est encore plus dramatique (je vous renvoie à tous les chiffres publiés récemment sur la précarité sociale des auteurs) et j'ai désormais la conviction que je suis un paysan du livre : comme le litre de lait ou le kilo de viande, mon livre est produit à perte. Faut-il que l'on se pende à l'instar des paysans ?

 

Oui, il y a autant d'incompétents et d'abrutis dans les maisons d'édition, les librairies, les bibliothèques, et chez les auteurs, que partout ailleurs. Seule petite différence, à quelques exceptions près, les auteurs, les écrivains, ne bénéficient jamais d'un rapport de forces favorable : ils sont entièrement dépendants de toute la chaîne du livre et à ce titre complètement infantilisés.

Pardon de me répéter, mais quid de la poule ou de l'œuf ? Je clame haut et fort que l'écrivain, l'auteur, est à la fois la poule et l'œuf. Il devrait être remis exactement au centre de la chaîne du livre, en son cœur même. Sans lui, il n'y a pas de livre. Pas de livre.

 

Il faut en finir avec le mépris.

« Et mes fesses, tu les aimes, mes fesses ? » Parce que là, maintenant, j'ai le cul à l'air, et j'ai vraiment le sentiment que quelqu'un en profite.

 

Thierry Lefèvre

Écrivain-Rsaïste

http://thierrylefevre-ecrivain.blogspot.fr



Les histoires sans fin