Tribune de la Charte - Parole d'auteure : Bérengère Delaporte

Charte La - 19.09.2016

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Chaque mois, Les Histoires Sans Fin laisse un espace de liberté à la Charte des Auteurs et Illustrateurs jeunesse. Ce mois-ci, c'est au tour de Bérengère Delaporte de la signer. 

 

 

 

 

Je suis maintenant illustratrice depuis 10 ans.

Assez pour faire un petit point sur mon métier, ma pratique.

Assez pour être dans une colère quasi permanente.

 

Je fais partie de ce trop peu d'illustrateurs qui vivent décemment de leur métier.

Évidemment, en bon lapin bleu à la sortie de l'école j'ai signé des contrats au forfait, des à-valoir à 800€ pour un 24 pages, avec des délais intenables et des nuits blanches à la clé.

Mais j'avais la sensation d'avoir de la chance, certains éditeurs me faisaient bien sentir que nombre d'autres auraient pu être à ma merveilleuse place et que j'avais plutôt intérêt à lever des yeux pleins de gratitude vers le divin éditeur.

Ce n'était heureusement pas le cas de tous, mais je compte sur les doigts d'une main les éditeurs qui sont corrects dans leurs relations avec leurs auteurs et illustrateurs.

 

J'ai depuis pris de la bouteille, je suis un dragon de la négociation, ce qui me vaut régulièrement des « désolé, cela mettrait en péril notre équilibre financier » Ah bon ? Est-ce vraiment rassurant de travailler avec (et non pas POUR!) quelqu'un dont l'équilibre financier peut-être mis à mal par le fait de payer décemment un travail ?

Et le mien d'équilibre financier ? Et les comptables en vacances qui font que nous ne sommes pas payés l'été, et les contrats qui se perdent, ceux qui arrivent quasiment le travail terminé (« parce que je n'avais plus d'encre dans mon imprimante »), et les règlements après lesquels il faut courir des semaines, voire des mois ?

Et ma banquière qui s'étonne qu'avec ce que je gagne à l'année, je ne mette pas un sou de côté.

Oui, le temps que ça arrive généralement cela tombe dans le grand trou de mes découverts qui se recreusent entre deux paiements en retard.

 

J'ai aussi eu des enfants.

Et donc pour la première fois (puisqu'un illustrateur n'est pas malade, soyons d'accord) eu affaire à la sécurité sociale.

Comment, j'osais, moi, sociale-traitre, cigale dans la fourmilière, demander un congé maternité ??

J'ai commencé par apprendre par la dame qui s'occupait de mon dossier que l'Agessa n'existait pas, puisqu'elle n'en avait jamais entendu parler.

Mince alors, 4 ans que je cotisais à un organisme fantôme.

Refus de la CPAM de contacter l'Agessa, demande de preuve que je ne dépendais pas du RSI, incapacité du RSI à fournir ces preuves puisque je n'étais pas chez eux, refus de l'Agessa de contacter la CPAM.

Au final j'ai fini par aller camper à la CPAM, enceinte de 8 mois et demi, avec des classeurs contenants tous mes contrats, mes feuilles d'imposition, mes cotisations Agessa, en menaçant d'accoucher sur place si mes papiers n'étaient pas réglés.(et j'ai fait de même lors de ma seconde grossesse...)

Ça a été fait en 10 minutes par une personne conciliante, qui s'est donné la peine de chercher, sans me demander « mais vous avez bien un vrai métier, non ? »

Car le souci est là.

Dans une société où le travail est synonyme de labeur, où visiblement partir travailler avec le sourire est une tare, qu'on puisse faire de sa passion son métier n'est pas envisageable.

Chaque rentrée scolaire s'accompagne pour moi de justificatifs en cascade pour pouvoir inscrire mes enfants à la cantine ou au périscolaire.

« Ah, il va falloir nous prouver que vous avez réellement une activité professionnelle. »

Heuuu, comment dire les gars, vous avez ma fiche d'impôts sous les yeux, et malheureusement je ne crois pas que le RSA soit de ce montant.

D'ou ma question : «Mais si j'étais médecin ou avocat, donc également indépendante, vous me demanderiez ces justificatifs ?

-Ah non madame, mais ce n'est pas pareil. »

Un peu comme la directrice de crèche, à laquelle mon fils ainé ne s'adaptait qu'avec difficultés, qui me dit qu'avec mon activité mon fils n'avait pas sa place en crèche puisque je n'avais que ça à faire de m'en occuper.

À l'époque je travaillais aussi la nuit pour arriver à boucler mes projets.

J'ai cru que j'allais la mordre.

Elle a fini en monstre dans mes carnets de croquis, petite vengeance sans gloire.

 

Je ne travaille plus la nuit.

Je me fais encore avoir par des demandes d'éditeurs avec des délais fous, que je tiens parfois pour me rendre compte que c'était pour qu'ils puissent partir en vacances/week-end l'esprit tranquille.

Que je ne tiens pas parfois, pour moult raisons, mais aussi en sachant d'expérience qu'ils ont, de toute façon, 1 mois de battement derrière.

 

Peut-être vais-je devoir me remettre à travailler la nuit, et mettre mes horaires décents de travail de côté ? L'année prochaine arrive la nouvelle cotisation à l'IRCEC, j'ai dépassé le seuil concédé en guise d'os au chien, je vais donc voir mes charges totales quasiment doubler.

Je ne sais pas comment je vais les payer. Et pourtant je gagne correctement ma vie, et même bien pour un illustrateur.

Et contrairement à ce que pense le RAAP avec ses jugements infantilisants, je ne gambadais pas tel l'écureuil insouciant (oui, l'écureuil gambade) pour venir pleurer au moment d'une hypothétique retraite, j'avais mis des noisettes de côté avec des plans retraites divers et variés, que je vais devoir arrêter pour essayer de payer mes nouvelles et fabuleuses cotisations.

 

Oui, c'est une tribune qui hélas comme beaucoup d'autres parle beaucoup de sous.

Mais ce qui ressort de tous ces témoignages est surtout un manque de considération pour notre travail, sans lequel le livre ne pourrait pas exister.

Sans notre imagination, sans notre ténacité, sans notre créativité, sans notre certain courage de vivre dans l'incertitude, sans filet.

 

Pour terminer par une note positive, tout ceci ne me dégoutera pas de mon métier.

J'aime ce que je fais, c'est plus qu'un métier, ça se rapprocherait de l'obsession à vrai dire, tout est potentiel à histoire, j'archive soigneusement tout ce que j'observe pour en faire de la matière.

J'aime douter tous les jours, chercher, parfois trouver, puis douter à nouveau, rater, recommencer, pouvoir toujours faire mieux, différemment, être fière aussi de temps à autre.

J'aime la liberté que cela m'apporte, la sensation d'être en mouvement permanent, d'évoluer.

J'aime rencontrer d'autres illustrateurs, des auteurs, et certains fabuleux éditeurs.

 

Alors merde, cela vaut la peine de défendre tout ceci, en se groupant, en négociant, en informant.

Et je ne vais pas me gêner pour continuer à le faire.



Les histoires sans fin