Un vilain défaut ? La curiosité en littérature jeunesse...

Clémentine Beauvais - 05.03.2015

Ailleurs - curiosité - alice au pays des merveilles - pullman


 

"Curiouser and curiouser", murmure Alice, peu après son arrivée au pays des merveilles. Le mot lui-même est curieux; ‘curiouser', ce n'est pas très anglais, tout ça, c'est très curieux, comme formulation…


Plus tard dans la grande aventure carrollienne, De l'autre côté du miroir, on entendra parler d'autres petites personnes curieuses. Les petites huîtres du poème Le Morse et le Charpentier, qui suivent les deux gredins jusqu'à être mangées par eux, sont le summum de l'innocente, naïve et mortelle curiosité des petits enfants. Du second degré, sans doute, mais le film de Disney enfonce le clou, rebaptisant l'histoire "Le Morse et le Charpentier - ou La Navrante Histoire des Petites Huîtres Trop Curieuses"…

 


Mais si Alice n'avait pas été si curieuse de savoir pour quoi le lapin blanc était en retard, on n'aurait pas du tout eu d'histoire. En fait, sans la curiosité du personnage principal, on a rarement une histoire en littérature jeunesse.


C'est quoi ?
Qu'est-ce qui se passe ?
Pourquoi ?
Fais voir !

 

Et hop, une histoire commence…
Alors, un vilain défaut, la curiosité, en littérature jeunesse?


"Curieux" est un drôle d'adjectif. Il désigne à la fois une propriété d'un objet ou d'une situation - bizarre, étonnant, incongru - et la qualité éveillée chez quelqu'un par, justement… le fait que le monde est bizarre, étonnant, et incongru.
Peut-on reprocher à quiconque d'être curieux, quand le monde, justement, est lui-même si curieux ?
L'enfant est curieux, et il a tout intérêt à l'être, parce que la curiosité lui permet l'apprentissage. D'où l'avalanche épuisante de ‘pourquoi?'.
Mais alors, pourquoi leur dit-on que la curiosité est un vilain défaut ? "Qui s'y frotte s'y pique", "Curiosity killed the cat" (la curiosité a tué le chat), "Pour faire parler les curieuses": les expressions populaires sont pleines d'avertissements contre la curiosité. "Qui s'occupe des affaires d'autrui s'expose à de graves ennuis": proverbe syldave dans Tintin et le Sceptre d'Ottokar

 


Les contes traditionnels sont, en apparence, très sévères sur le sujet : il lui avait pourtant dit, Barbe-Bleue, à sa femme, de ne pas ouvrir la porte ! Après voilà, t'ouvres, t'as un tas de cadavres, t'es contente ? Voilà ça y est elle chouine ! Ah ces femmes !


Pourtant, ce n'est pas si simple, car la jeune curieuse s'en sort indemne, alors que le serial killer de ces dames est assassiné. Et puis, tout un chacun qui écoute l'histoire veut absolument qu'elle ouvre la porte. Ce serait un peu nul si elle n'ouvrait pas la porte. Le meilleur moyen de déclencher la curiosité de quelqu'un, c'est de laisser une porte fermée. Et de dire ATTATION HEIN TU OUVRES PAS LA PORTE OK ! TIENS LA CLEF EST LA MAIS T'OUVRES PAS LA PORTE SINON…!
C'est un petit peu suspect, on l'admettra quand même.


Donc le lecteur ou l'auditoire du conte est amené lui-même à être de plus en plus curieux… alors qu'on fait mine de lui dire que c'est un gros vilain défaut.

D'autres ne s'en sortent pas aussi bien. Le Petit Chaperon Rouge dans la version de Perrault se fait manger par le loup. Les réécritures, cependant, tendent à la sauver, et le message change alors entièrement.
On a dans les contes, et d'autant plus en littérature jeunesse, une certaine ambiguïté par rapport à cette qualité / défaut qu'est la curiosité. Quand la curiosité est synonyme de soif de connaissances, de questionnement politique ou social, elle peut être révolutionnaire : c'est un petit acte de curiosité de Lyra, dans Les Royaumes du Nord, qui la fait partir dans un immense périple à travers ce monde-ci et tous les autres. Sans la curiosité de savoir ce qui se passe derrière les portes fermées de Poudlard, Harry et ses amis ne sauveraient pas l'établissement aussi fréquemment.  

 


Mais dans d'autres cas, la curiosité a des résultats imprévisibles, voire dramatiques. J'ai cité plusieurs fois sur ce site l'excellent roman L'éclipse de Robert Cormier, qui décidément peut illustrer bien des analyses. Se rendant invisible, le héros va se promener en ville, curieux de savoir ce qui s'y passe la nuit… et fait face à la pire cruauté et aux pires horreurs du monde. La curiosité, sous la forme des rumeurs, du gossip, des secrets intimes et des photos volées, c'est dans les romans ado une trame narrative très fréquente. On a alors des personnages de jeunes gens traumatisés, voire suicidés, à cause de la curiosité morbide des autres.


Il faut ici noter que la curiosité se décline de manière très souvent genrée. Les petites instances de curiosité en littérature ado sont souvent le fait de filles. Les filles, elles font rien qu'à se dire des secrets. La curiosité scientifique, historique, magique ou liée à la résolution d'énigmes est plus souvent la propriété des garçons.


Malgré une ambiguïté latente, dans la majorité des cas, la curiosité des jeunes protagonistes est récompensée, excusée ou admirée; et elle représente une force narrative indispensable à l'histoire. Cela veut-il dire qu'on encouragerait la curiosité à travers la littérature jeunesse ?


Paradoxalement, la littérature jeunesse présente la curiosité comme un joli défaut, un tolérable défaut, chez l'enfant - mais moins chez l'adulte. Dumbledore était curieux de savoir ce qui se passerait s'il enfilait la bague ensorcelée… Ayant cédé à la tentation, il (SPOILER ALERT) en mourra. La curiosité des adultes quant à la Poussière, dans Les Royaumes du Nord, mène à des expérimentations scientifiques qui tortureront et tueront des enfants. 

 

Dans la même histoire, on a donc la coexistence d'une curiosité enfantine, salvatrice et innocente, et d'une curiosité adulte, malsaine et destructrice. Le message est étrange : on peut être curieux étant enfant, mais quand on est adulte, il vaudrait mieux se garder d'aller se poser le même genre de questions…


Encore une fois, on peut percevoir dans cette ambivalence une confirmation des tendances à la fois conservatrices et subversives de la littérature jeunesse, qui hésite sans cesse entre préserver le statu quo et encourager ses lecteurs et lectrices à le questionner. 



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Livres cités:

- Lewis Carroll, Les aventures d'Alice au Pays des Merveilles et De l'autre côté du miroir (éditions multiples)

- Robert Cormier, L'éclipse (Ecole des loisirs)

- Hergé, Le sceptre d'Ottokar (Casterman)

- Charles Perrault, Histoires et Contes du Temps Passé (éditions multiples)

- Philip Pullman, Les Royaumes du Nord (Gallimard)

- J.K. Rowling, série Harry Potter (Gallimard)



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