À la dérive : l'Amérique des années 40, gangsters et dettes de jeu

Thierry Saint Solieux - 06.02.2015

Bande Dessinée - dérive barque - navigation relations - crue centennaire


Succédant à Egon Schiele et à Rimbaud, l'indésirable (Casterman), deux biographies d'artistes sulfureux, voici À la dérive (Casterman), le nouvel album de Xavier Coste. Un résumé de l'histoire évoque irrésistiblement le roman noir classique, tel qu'on peut le lire ou le voir au cinéma dans les années 40 et 50 aux USA : Eddie est écrasé par ses dettes de jeu. Sa compagne, Agathe, se prostitue pour l'aider à rembourser, mais c'est insuffisant. Il imagine donc braquer une banque pour s'en sortir... 

 

La Chronique BD, avec 

On trouve donc dans cet album les figures obligées du polar, avec son aspect de chronique sociale et de poids du destin, fatal au personnage principal : un homme faible et pris à la gorge s'improvise malfaiteur pour gagner rapidement l'argent nécessaire au remboursement de ses dettes, recommencer une nouvelle vie.

 

Il entraîne dans sa chute celle qu'il aime, en l'associant à son méfait, ou en tentant de la préserver. Novice en la matière, il s'associe à des malfrats de bas étage, peu fiables. Le hold-up commence bien et se termine mal, avec la perte d'une partie du magot, et, plus grave, l'assassinat d'un policier ou d'un vigile. 

 

Les gangsters se font arrêter les uns après les autres et tout se termine très mal... C'est très exactement le type d'histoire qui nous est racontée ici, une histoire librement inspirée de faits réels : en 1903, deux célèbres bandits irlandais, Eddie Guérin et Chicago May, réalisent leur coup de maître en s'attaquant à l'American Express, situé près de l'Opéra Garnier. 

 

Xavier Coste choisit par contre de faire évoluer ses personnages dans un cadre exceptionnel, celui du Paris de janvier 1910, bouleversé par la « Crue centennale ». En peu de temps, des milliers d'habitations sont inondées, le métro ne roule plus, et les usines s'arrêtent de produire. Il n'y a plus d'électricité, et l'on jette ses ordures par la fenêtre, comme au Moyen-âge... On se fait photographier dans des barques voguant au pied des immeubles dans les quartiers chics, tels des touristes se baladant en gondole à Venise, d'un palais à l'autre ! 

 

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Les « Apaches », ces mauvais garçons du début du XXe siècle, s'en donnent à cœur joie en multipliant les larcins. Ce sont deux d'entre eux que l'on voit s'associer avec le malheureux Eddie, pour cet audacieux hold-up où l'on voit Agathe apporter une aide précieuse et mettre en sûreté l'argent dérobé. Arrêté, son compagnon qui est follement amoureux d'elle refuse de la dénoncer. Condamné au bagne, il vit un enfer digne du héros de Papillon, le roman d'Henri Charrière, mais s'accroche à l'espoir fou de retrouver sa belle...

 

Une fois encore, Xavier Coste nous ravit par son dessin remarquablement expressif, ses couleurs superbes. Mieux, il se surpasse !!! Ses planches constituent de véritables compositions graphiques, des tableaux pleins de force et d'élégance, avec des cases aux formats inhabituels. 

 

On connaît beaucoup de photos du Paris inondé de 1910, mais la vision du dessinateur est proprement magique, ajoutant une dimension poétique et presque fantastique à ce décor inhabituel. On croit rêver, au sens propre du terme... 

 

À la dérive est un titre hautement symbolique : dérive d'un individu malmené par le destin, dérive des embarcations sur l'eau, dérive de l'esprit du lecteur. Une forme d'enchantement !

 

{CARROUSEL}