Accueillir un enfant et son petit chromosome en plus

Clément Solym - 19.01.2015

Bande Dessinée - Fabien Toulmé - Editions Delcourt - autobiographie


J'entends d'ici les récriminations : « Quoi !? Encore une BD qui parle de problèmes médicaux ? c'est bon, on a donné. » Je peux comprendre la lassitude de certains lecteurs et pourtant, une fois de plus, la mise en mots et en images d'une expérience de vie particulièrement éprouvante fait un bien fou à la lecture. Dans « Ce n'est pas toi que j'attendais », Fabien Toulmé, dont c'est la première bande dessinée, raconte comment il est devenu papa d'une petite fille trisomique et à quel point il a eu du mal à accepter le handicap de sa petit Julia.

 

 

Honnêteté viscérale

 

Ce qui emporte l'adhésion du lecteur, très rapidement, c'est la franchise de l'auteur. Dès les premières planches, on découvre un narrateur mal à l'aise avec le handicap, dans l'enfance comme dans l'âge adulte. Il déjà papa d'une petite fille, mais il n'imaginerait jamais de vivre avec un enfant différent, comme ceux qu'il croise parfois en rue. Jusqu'ici, il a mené se vie en traçant sa propre voie. Il est devenu ingénieur un peu par accident, parce qu'il aimait voyager ; a habité sur plusieurs continents parce qu'il avait envie de bouger ; a du mal à savoir ce qu'il veut vraiment et ce qui le rend heureux. On dirait qu'il sait surtout ce qu'il ne veut pas. À commencer par une petite fille handicapée.


Pour meilleure preuve, tout au long de la grossesse de sa femme, il s'inquiète, pose des questions et vérifie que tout se passe le plus « normalement possible ». Or tout s'annonce pour le mieux, même au moment de l'accouchement. « Rien d'inquiétant », répètent les médecins, jusqu'à ce que les angoisses du père se révèlent fondées. Julia est bien porteuse d'un chromosome de trop sur la vingt et unième paire. Commence alors un long parcours à la fois médical et intérieur pour que le père accepte la différence de sa fille et pour que les parents découvrent comment fournir à la petite Julia un environnement qui lui permette de s'épanouir au mieux.

 

Souvenir d'enfance

 

 

La trisomie en bichromie


Pour illustrer son histoire, Fabien Toulmé choisit la sobriété. Le son dessin est sobre, concentrant l'image sur les bâtiments (Toulmé est ingénieur civil et urbaniste de formation, ça se sent) et les personnages, mais le dessinateur se permet le luxe de rendre le regard de son alter ego de papier parfaitement impénétrable. Dans la plupart des cases, ce sont les lunettes qui occultent ses yeux ; dans les autres, ceux-ci sont réduits à de simples points noirs. L'expression passe par ailleurs : par la position des corps, la forme de la bouche, les larmes parfois... Mais on rit aussi, tout au long de ces planches, car le couple formé par Fabien et Patricia est lucide et plein d'autodérision. On ne peut pas en dire autant de tous les professionnels de la santé qui croisent leur route, mais ces rencontres sont précisément le prétexte pour décompresser par la suite.


Si la sobriété du dessin ne fait pas de doute, la mise en couleurs, elle aussi, joue sur la simplicité. Chaque chapitre est colorisé par deux encrages, le noir et une couleur distincte pour chaque volet, déclinée en trois ou quatre nuances plus ou moins foncées. Cela suffit amplement. Cette économie de moyens n'est pas sans rappeler celle de Sattouf pour raconter son enfance ou de Guy Delisle pour ses aventures aux quatre coins du monde. Ce premier album de Toulmé est d'ailleurs à ranger dans l'ombre de ces deux géants. Il partage avec eux un sens de l'humour omniprésent et une belle attention aux émotions, même si ce ne sont pas toujours les plus nobles...

 

De l'émotion, mais pas que...


Grâce à un sens de la narration déjà très assuré, Toulmé trouve un équilibre très efficace entre la narration en voix off et les scènes dialoguées, les dessins d'illustration et les scènes racontées. Le résultat indéniable est que le livre nous touche, il donne envie de rencontrer cette petite Julia, de serrer très fort ses parents et de regarder le monde avec une plus grande bienveillance. D'ouvrir les yeux sur le handicap plutôt que de détourner le regard. Pari gagné, donc.

 

encore une planche (un bout, enfin)