Alter Ego : face à la mort, nous ne sommes plus seuls

Clément Solym - 24.07.2011

Bande Dessinée - AlterEgo - Dupuis - Lapiere


Il semble bien loin le temps où l'on attendait qu'un héros fasse ses preuves dans trois albums d'affilée pour donner le feu vert à la prolongation de la série, au rythme d'un album par an. De nos jours, les éditeurs de BD n'hésitent plus à financer des projets colossaux, qui permettent les publications en cascade, à un rythme correspondant mieux à celui des médias et des modes. Un album par an, c'est bien trop peu pour le département marketing. Trois ou quatre sorties dans l'année, c'est plus efficace pour imposer la présence physique en librairie et orchestrer les campagnes de publicité.

Plutôt qu'un héros central, on envisage alors un principe simple, qui se décline en albums multiples, le plus souvent confiés à des dessinateurs différents. Ainsi ont pu voir le jour des séries aussi différentes que « Le décalogue » et « Quartett », toutes deux scénarisées par Franck Giroud (la première chez Glénat, la deuxième chez Dupuis), « Pandora Box » imaginé par Alcante pour Dupuis, « Le casse », sous la direction de Chauvel chez Delcourt ou encore « Sept » chez le même éditeur. Les exemples ne manquent pas. De nos jours, chaque groupe éditorial se doit de miser sur des séries massives et rapidement produites, qui se révèlent rentables rapidement (ou sont enterrées aussi vite).

« Alter Ego » est le nouveau projet imaginé par le réalisateur Pierre-Paul Renders et co-écrit avec le très prolixe Denis Lapière (un des albums de la série est ainsi sa 99e publication en BD à ce jour!)

La série ne manque pas d'ambition : chaque album peut se lire indépendamment et raconte le parcours mouvementé d'une personne vivant sur cette planète. L'histoire se tient, le héros croise des personnages secondaires parfois étonnants et des personnalités publiques redoutables. Puis on ouvre un deuxième album dans la série et l'on découvre une tout autre personne, dont la vie éclaire sous un jour nouveau l'univers que l'on avait entrevu dans l'album précédent. Le tour de force peu commun, c'est que les six albums peuvent se lire dans n'importe quel ordre et parviennent tout de même à maintenir un suspens de la première à la dernière page et à créer une addiction pour le lecteur. C'est de l'orfèvrerie scénaristique.

Ainsi, alors que les ressorts dramatiques sont bien ceux d'un gigantesque thriller médico-politique qui se déplie en accordéon, la manière de découper l'histoire en tronçons indépendants relève moins du feuilleton (une histoire scindée en épisodes successifs – comme c'est le cas aujourd'hui dans la plupart de ce qu'on appelle à tort les « séries » américaines) que de la série (c'est-à-dire une suite d'épisodes indépendants où l'on retrouve des éléments communs – comme c'est le cas pour les aventures d'Astérix ou du Petit Nicolas : dans lesquels la chronologie n'a pas d'importance). Bien que l'ordre dans lequel on découvre les albums n'ait pas d'importance, chaque péripétie, cahque scène, même, ajoute des informations sur les différentes intrigues, distille les indices et les repères, et permet aux lecteurs d'emboîter les autres récits pour former non pas un grand puzzle mais bien un ensemble d'histoires, tantôt parallèles, tantôt entremêlées, qui sont toutes palpitantes.

Pas vraiment besoin de dévoiler les différentes histoires, disons simplement qu'une découverte scientifique de taille va faire basculer l'humanité : à travers la planète, malgré la distance, certaines vies sont étroitement liées. Le destin des uns dépend de la survie des autres... A partir de cette constatation, certains vont tenter d'améliorer leur existence, d'autres de protéger celle de ceux qu'ils aiment, tandis que certains, on s'en doute, y verront avant tout une source de profit. Dans tous les cas, le temps joue contre tous et l'enjeu est tout simplement de vivre un petit peu plus longtemps ou de mourir un peu moins vite. Face à la mort, nous ne sommes plus seuls...

On l'a compris, Alter Ego est un vrai bijou sur le plan narratif. Malheureusement, la réalisation en image est aussi ambitieuse mais guère aussi réussie, loin de là : le côté graphique n'est pas à la hauteur. La série est pilotée par Mathieu Reynès, qui a établi la charte graphique de l'ensemble des épisodes et donc supervisé la création des personnages, des logos et des décors, mais on sent que le cadre, alors qu'il permet aux scénaristes de s'en donner à cœur joie en roue libre, emprisonne les dessinateurs, qui parviennent difficilement à placer leur touche personnelle dans ce carcan (trop?) étroit.
 
Quels que soient les dessinateurs – ils travaillent souvent en tandem, l'un pour les décors, l'autre pour les personnages – on ne peut pas parler de vraie réussite. Le dessin met en images le récit mais ne le porte pas plus loin. On sent que la direction artistique du projet a étouffé les talents spécifiques des uns et des autres pour tenter d'harmoniser la série. Mais à force de vouloir standardiser le dessin, on en vient à chercher le dénominateur commun, à éliminer les particularités et à niveler par le bas.


Ce n'est pas très grave, les trois premiers titres se dévorent sans respirer et on attend avec impatience les trois autres. Mais on se prend à rêver et on se dit qu'en laissant plus de temps aux dessinateurs, en confiant les six titres à une seule équipe, Alter Ego aurait pu être une série hors du commun et entrer dans le petit cercle des séries qui font l'histoire de la bande dessinée.

Un de ces jours, les éditeurs de bande dessinée devront bien se rendre compte qu'on ne dessine pas un chef d'œuvre en six mois, qu'il faut laisser aux dessinateurs le temps de travailler confortablement et de donner le meilleur d'eux-mêmes. Quitte à ce que ce soit moins rentable à brève échéance, mais combien plus porteur à long terme ?