BD hier et aujourd'hui : cette solitude excentrique des clubs anglais

Clément Solym - 28.05.2011

Bande Dessinée - club - suicide - green


Stevenson, ou l'arbre qui cache la forêt... Vous connaissiez « L'île au trésor » ou « L'étrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde », mais « Le Club du Suicide » ?
 Vous pouvez découvrir, ou redécouvrir ce texte dans l'adaptation BD par Baloup et Baccaro publiée pour la collection Noctambule chez Soleil.
 Si je vous parle d'un club d'excentriques anglais, j'ai l'impression de me vautrer dans le pléonasme !

Peut-être est-ce l'influence de l'époque victorienne pendant laquelle se déroule ce récit (l'époque de Jack l'Éventreur !), mais les motivations de ceux qui fréquentent le Club du suicide sont à la fois morbides et farfelues : sentiment d'impuissance face à l'absurdité du monde ou désespoir d'apprendre qu'à cause de Darwin, nous descendons du singe...

Le club du suicide,
sur BDfugue.com
Tous en tout cas sont candidats au suicide et leur sort est décidé selon un mode opératoire plutôt original : celui qui, dans un jeu de cartes, tire l'As de Trêfle, sera l'exécuteur, et celui qui tire l'As de Pique, la victime !
 Un prince de Bohême un peu dandy et son aide de camp s'y aventurent un soir, en quête d'émotions fortes, et sont bientôt fascinés par le club. Malchanceux (!) au jeu, le prince va échapper de peu à la mort, et décide de châtier le Président du Club du Suicide dans un duel...

S'ensuivront des coups fourrés, manipulations et assassinats successifs sur fond de vengeance et de dette d'honneur ! Il y a de l'humour dans l'épisode parisien, où un jeune amoureux naïf se fait manipuler, jusqu'à risquer de porter le chapeau pour l'assassinat de l'homme de main du Prince de Bohême, et se voit obligé de convoyer une malle sanglante jusqu'en Angleterre !

Il y a même un franc burlesque dans la séquence où sont recrutés les membres du "commando" chargés de capturer le Président du club : une succession d'épreuves physiques comme le bras de fer, le grimper à la corde lisse, le combat de boxe, mais aussi rester enfermé dans une caisse remplie d'araignées ou respirer dans un scaphandre étanche des gaz asphyxiants, le tout sous les lambris et dorures d'un club très chic, encore un !

L'histoire se terminera par un duel, et une méditation quant à la vanité de toute vengeance...


Rude tâche que d'adapter ce texte dense voire touffu : j'aurais apprécié quelques pages supplémentaires pour fluidifier et éclaircir le récit. Il n'y a pas, de ce point de vue, la réussite du "Joueur" d'après Dostoïevski publié dans la même collection,
 mais il reste le plaisir de retrouver la superbe langue de Stevenson servie par un dessin très expressif, déroulant une galerie de personnages grimaçants et torturés, obsédés par le jeu et l'honneur, et une très subtile mise en couleurs !

Le raffinement verbal, le flegme British, l'ambiance des clubs masculins, nous les avions déjà dans "Green Manor" par Fabien Vehlmann et Denis Bodard (Dupuis), délectable recensement d'histoires criminelles, de méfaits commis par des individus immoraux et cyniques : une quinzaine de récits courts, aussi bien construits que les meilleurs livres de l'Âge d'Or du roman policier, imprégnés d'un humour féroce, et se terminant par une chute toujours surprenante et jamais conventionnelle.

Un diamant noir, à relire d'urgence ! England for ever !!!

  • Le club du suicide, de Clement Baloup / Eddy Vaccaro, 17,95 €, chez Soleil
  • Green manor tome 2; de l'inconvenient d'être mort, de Fabien Vehlmann / Denis Bodart, 11,95 €, chez Dupuis