BD hier et aujourd'hui : survivre en milieu prolétaire, précaire

Clément Solym - 18.06.2011

Bande Dessinée - faute - chinois - trilogie


C'est la faute à Voltaire... Non, aux Chinois ! C'est bien la faute à quelqu'un si la vie est triste, le boulot abrutissant, et qu'on risque de le perdre, en plus ! Louis Meunier, personnage principal (on n'ose pas dire héros...) de "C'est la faute aux Chinois" d'Aurélien Ducoudray et François Ravard (Futuropolis), est ouvrier à la chaîne dans un abattoir, où il tranche des têtes de poulet à longueur de journée : vie solitaire, morne et répétitive jusqu'au jour où il prend la défense de Suzanne, la secrétaire du patron, victime d'une mauvaise plaisanterie, et c'est le coup de foudre réciproque !

La Faute aux Chinois,
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Mais épouser Suzanne, c'est épouser aussi son frère Jean-Claude, omniprésent dans la vie de sa soeur, et former un drôle de ménage à trois au boulot (il est cadre à l'usine !) et à la maison avec ce fort en gueule, massif et tonitruant.

Une petite Pauline naît bientôt, mais elle est de santé fragile, et doit être soignée à l'hôpital, ce qui demande beaucoup d'argent... Pressé d'en trouver, Louis, sur les conseils de Jean-Claude, se découvre un talent caché : il sera tueur à gages, et même un peu tortionnaire s'il le faut (découper la viande, il sait faire). Attention, pas un tueur de ministre ou de gros industriel ; non, plutôt spécialisé dans les viagers qui durent trop longtemps, les héritages qui tardent à venir, les sportifs qui se blessent avant un match !

Mais voilà, sa femme Suzanne grimpe dans la hiérarchie, et conseille à la direction d'investir en Chine. Parallèlement, Jean-Claude impose un très gros contrat à Louis et un jeune apprenti tueur à former : les ennuis vont commencer...

L'histoire nous est contée du point de vue de Louis, c'est sa voix off qui nous présente sa vision des choses : une version moderne de l'analyse marxiste de la société ?

Plutôt le mélange d'une grille de lecture socio-économique et d'un humour à froid, la rencontre improbable des frères Cohen et de Jean-Pierre Gaillard (le spécialiste de l'économie Boursière sur France Info), un documentaire sur la classe ouvrière narré sur le ton du polar !

La trilogie noire,
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Le scénariste s'est nourri des nombreuses missions d'intérim assurées dans sa jeunesse au sein de diverses usines et entreprises, et de son expérience de journaliste. L'atmosphère très particulière vient aussi de la colorisation au brou de noix, qui donne un aspect daté et un peu cafardeux aux planches de ce récit plutôt pesant...

La classe ouvrière est-elle condamnée à se faire exploiter ? Le bonheur est-il inaccessible aux pauvres ?

Pour s'en sortir, Louis bascule dans le crime, comme les personnages de la "Trilogie noire" (Daoudi et Bonifay, chez Casterman) d'après Léo Malet, qui puisait dans ses souvenirs des années de galère pour brosser le portrait de paumés fascinés par l'argent facile qui permet de conquérir les femmes et de se faire respecter : un monde très noir presque repoussant, des hommes à la dérive, menés vers l'échec, parce que nés du mauvais côté de la barrière sociale...

Un portrait de la société d'avant-guerre, superbement traduit en images, dans un style sec et réaliste !


  • La faute aux chinois, d'Aurelien Ducoudray / Francois Ravard, chez Futuropolis, 21 €
  • La trilogie noire ; l'intégrale, de Leo Malet / Youssef Daoudi / Philippe Bonifay, Casterman, 16 €